25 novembre 2009
Le Convoi de l'eau d'Akira Yoshimura
Au cœur d'une forêt japonaise, un groupe d'hommes a reçu pour mission la construction d'un barrage. Chacun marche attaché à celui de devant au moyen d'une corde : mesure de sécurité dans cette forêt tout de même dangereuse. Ainsi leur avancée se fait lentement, et elle est forcément entravée par le rythme du premier de cordée. Ces hommes ont donc le temps de voir qu'autour d'eux tout n'est que brume et brouillard. Bientôt une lueur apparaît à l'horizon : c'est la vallée. Place où s'établira le camp. Enfin libérés !
Le spectacle qui s'offre à eux est splendide : ici l'Homme n'a pas encore imposé son empreinte. Même si ça ne saurait tarder avec ce groupe d'hommes nouvellement arrivés.
Le narrateur prend ses jumelles et ce qu'il voit est vraiment insolite : une étendue de pierres tombales absolument inimaginables. Dans un coin au nord de la vallée se dressait isolée une construction de toit en chaume qui ressemblait à un temple. Le regroupement de pierres tombales commençait là, pour s'étendre en se bousculant sur tout le côté gauche du torrent, s'étirant vers le sud de la vallée avec la même densité, ses extrémités allant jusqu'à grimper la pente naissante de la montagne.(...) On pouvait penser que le nombre considérable de pierres tombales était représentatif de l'ancienneté du hameau. Comme le disait la rumeur, le hameau était-il tenu par des descendants de fugitifs ?
Le narrateur arrive donc avec le reste de ses camarades dans un lieu bien étrange.
Bientôt les travaux commencent, et la cohabitation entre ces hommes arrivés de la ville et les habitants du hameau n'est pas simple du tout.
Les villageois sont très attachés à leurs coutumes et ces travailleurs ne font que perturber leur habitat naturel. Aussi, même si leur entreprise est vouée à l'échec, les villageois reconstruisent inlassablement ce que les autres endommagent.
Une lutte froide s'engage alors. Inutile de dire que les quolibets pleuvent chez les travailleurs : ils ne comprennent pas comment à notre époque certains peuvent être autant attachés à ces valeurs ancestrales.
Malgré cette guerre froide, les deux civilisations cohabitent. Jusqu'au jour où un ouvrier commet l'irréparable. Comment les villageois vont-ils accepter qu'un homme inconnu ait eu l'audace de violer une des leurs ?
En commençant ce livre, j'ai cru que j'allais être bercée par la poésie d'un lieu à l'écart de la civilisation. Une sorte d'Eden préservé de la main de l'homme.
Je pensais aussi que des mots choisis pour décrire cette vallée s'élèverait une douce mélodie.
C'était sans compter cette ambiance étrange qui caractérise tous les romans japonais que j'ai lus.
Ainsi, dès le premières pages, cette forêt semble animée par un souffle bien mystérieux. Souvent, j'ai pensé aux films de Miyazaki où la nature règne sur l'ensemble des hommes. Cet animisme est présent dans ce récit, même si aucun dieu de la forêt n'apparaît. (Inutile de chercher un Totoro dans ces pages.)
En outre, ces villageois semblent bloqués dans une autre sphère temporelle. Par exemple, quand ils réparent en vain le toit de leurs maisons, ils semblent nier la prochaine destruction de leur village condamné à être inondé. De même pour la jeune fille violée : son corps en décomposition est laissé là, accroché à un arbre, comme si la nature reprenait ses droits. Malgré tout, l'écologie n'est pas le thème central du récit.
Il est toujours étonnant de voir à quel point la civilisation japonaise est marquée par ce choc des cultures. Entre ces valeurs ancestrales puissantes et cette modernité qui n'apporte que le chaos, le roman tranchera à la fin.
A cette atmosphère particulière s'ajoute un narrateur hors-norme ! C'est un ancien détenu qui raconte cette histoire. Condamné pour avoir tué sa femme, il n'a rien d'un ange, puisqu'au moment de relater le crime qu'il a commis, il avoue au lecteur avoir eu une montée de plaisir en frappant sa femme. Cette femme qui l'avait trompé.
Ainsi, entre ce narrateur en proie à la rédemption et cette vallée perdue, le lecteur a devant lui un roman bien particulier.
En le lisant, j'ai été dérangée par les descriptions du corps en décomposition de la jeune fille, mais au final, quelques jours après l'avoir lu, après l'avoir digéré en somme, je retiendrai surtout de ce récit ce clivage entre une modernité destructrice et des traditions en adéquation avec la nature. Troublant mais enchanteur aussi.
Ed. Actes Sud, 174 pages, 16 €
Ys qui ne lit pas beaucoup de littérature asiatique a gardé de ce roman une impression froide et étrange, Papillon en revanche parle de beauté glaciale : elle a aimé ce mélange de poésie et de mystères.
Télérama : Il faut redécouvrir cet auteur exceptionnel au plus près de la nature,
dont l'écriture coule comme un filet d'eau le long d'une roche :
froide, suintante, insistante.
24 novembre 2009
L'amitié est la similitude des âmes
C'est sur cette belle citation d'Alcuin (que personne ne connaît, mais ce n'est pas grave) que je commence ce tag de l'amitié.
Elles ont été 6 à me décerner ce prix, et je les remercie : Miss Alfie, Lael, Stéphie, Lancellau, Theoma et Liliba. ![]()
Le but de ce tag est de parler de sept choses que l'on aime. Comme j'ai déjà fait il y a peu de temps un autre tag qui parlait quasi de la même chose, je profite d'un autre tag que j'ai reçu de Faustine ("Avouez sept choses inconnues de vous") pour transformer ce premier tag. Du deux en un en somme !
Alors, voici 7 choses inconnues me concernant. (Ça ne va pas être de la tarte.)
1. Je ne peux pas sortir de chez moi sans être maquillée. Même pour aller chercher du pain. Ça fait rire ou ça agace. ![]()
2. Dans les bouchons, je chante dans ma voiture. Un peu comme si j'étais seule au monde (d'autres ne se privent pas pour faire autre chose. Sivouvoyéckejvedir). Parfois je croise le regard amusé d'un autre conducteur. Si je détecte un quelconque potentiel artistique en lui, je lui propose alors de partager mon micro et de chanter avec moi. 
3. J'aime faire mes courses dans des immeeeeeeeenses magasins. Le problème est que près de chez moi, il y a surtout des petits supermarchés (Vive la proximité de Paris). Snirfle. Je ne peux donc pas pousser mon cahier (ah, on me dit dans l'oreillette que ce n'est pas un cahier que je pousse pour faire mes courses) un CADDIE dans les rayons en le faisant glisser comme dans une comédie musicale. (Du coup, c'est là que le petit 6 prend tout son sens ...)
4. En temps normal, je m'endors sur le ventre et mes pieds effectuent un léger mouvement de va-et-vient entre eux : ça m'endort. ![]()
5. Si je tombe sur un épisode de "Friends" à la télé, je ne change plus de chaîne, même si je connais les répliques de l'épisode par cœur et si l'intégral des 10 saisons est dans le salon. ![]()
6. J'ai une fâcheuse tendance à me tromper dans les expressions courantes. Mon homme compte d'ailleurs sortir très prochainement une compilation de mes expressions.
7. Je suis gourmande (mince, vous le savez déjà) ... très maladroite et tête en l'air. A côté de moi, Susan de Desperate est une petite joueuse. Ainsi, dernièrement je me suis brûlée avec des éclaboussures de soupe (elle était trop épaisse et elle s'est transformée en Vésuve). Mes bras n'ont pas aimé. J'ai oublié de mettre une tasse de café sous la dolce g****, et ce deux fois de suite, et l'homme m'interdit de passer l'aspi car ce félon (je parle de la machine de guerre qui aspire la poussière) m'a déjà entaillé le doigt.
A moi de redonner le tag ... en ce moment, une amie vit des moments pas faciles. Et c'est entièrement vers elle que se tourne mon amitié : Laurence, la belle causeuse. (Bien-sûr, je ne lui demande pas de continuer ce tag. Elle le fera seulement si elle le souhaite.)
22 novembre 2009
Les Amis du crime parfait d'Andrés Trapiello
Paco Cortes, auteur de romans policiers, met la touche finale à son dernier roman au moment où un de ses amis frappe à la porte. Paco reste concentré sur son travail : fiction et réalité se confondent souvent quand il écrit. Est-ce dans la réalité que quelqu'un frappe à la porte ou dans son roman ? Il faut dire qu'il met tout le temps un peu du sien en imaginant une intrigue. Ainsi, dans ses romans, il y aura toujours une femme dont le nom rappellera celui de son ex-femme : Dora. Dorothea, Dori, Dorita, Devora : le prénom varie peu.
Une fois son manuscrit déposé chez son éditeur véreux, Paco ira en compagnie de son ami dans un café rejoindre d'autres amis qui forment le Club des Amis du Crime Parfait. Ils sont dingues de romans policiers et adorent parler de ce genre. D'ailleurs, ils ont tous un pseudo évocateur : Sam Spade, Miss Marple, Poe, Maigret, Nestor Burma ...
En ce moment, ils aiment établir des points de comparaison entre le crime parfait dans la réalité et celui qu'on rencontre dans les romans : "Règle numéro quatre : le coupable ne peut en aucun cas être le détective, ni un membre de la police. Ce serait une escroquerie aussi vulgaire qu'inacceptable." Il brandit la main, tous les doigts tendus. "Règle numéro cinq : le coupable doit être démasqué par une série de déductions, non par accident, par hasard ou à la suite d'une confession volontaire, du style : "Monsieur le commissaire, c'est moi, je me constitue prisonnier." Le cas de Raskolnikov dans Crime et Châtiment est proprement inacceptable, on l'a repéré à l'envi chez les A.C.P ...
Alors que ce groupe discute littérature dans ce café, à l'extérieur d'autres fomentent un coup d'Etat. Nous sommes le 23 février 1981 en Espagne, et à cette époque la démocratie est encore bien brinquebalante. Le fantôme de Franco est encore présent à tous les coins de rue. L'Espagne est alors un pays à la cicatrice encore bien rouge.
Bien-sûr, un premier meurtre puis une second viendront perturber la petite vie de chacun des membres du groupe ...
Difficile de classer ce roman.
Au début, il s'agirait plutôt du pouvoir de la littérature sur l'homme. Paco est en effet un auteur animé par ses écrits : l'écrivain vivait les dénouements de ses romans avec une intense excitation. Il se rendait bien compte que c'était absurde, mais cela ne le retenait pas : il succombait à ses propres histoires. Il devenait fébrile, ne pouvait tenir en place sur sa chaise plus de cinq minutes d'affilée, il se levait, éclatait de rire, allumait une cigarette alors qu'il en avait déjà une se consumant dans le cendrier, battait des mains, interpellait ses personnages comme s'ils existaient en chair et en os : Tiens, prends ça ! vociférait-il, l'esprit échauffé.
Le narrateur aime mélanger réalité et fiction : ainsi quand Paco entre chez son éditeur, il compare la secrétaire qui le reçoit à un personnage d'un roman gothique : en toute logique, vu l'aspect de la réceptionniste, ils n'en ressortiraient pas vivants. On les assassinerait avant d'aller vendre leurs dépouilles au factotum d'un médecin psychopathe et sans scrupules.
Ces différentes interventions du narrateur donne une petite touche humoristique à l'intrigue. Jamais déplaisant. C'est aussi invraisemblable qu'un Agatha Christie, dit un des personnages à un moment de l'intrigue.
Et puis, c'est aussi une réflexion sur le genre policier. C'est assez étonnant de voir comment un groupe peut discuter des heures sur un genre qui a été si souvent jugé comme mineur. Ce groupe rendrait donc ses lettres de noblesse au roman policier.
Néanmoins, ce roman ne tourne pas seulement autour de ce genre. Avec les meurtres, il plonge en plein dedans. Une belle mise en abyme voit donc le jour.
Et puis, le narrateur prend le temps de détailler chacun des personnages, donnant à chacun une épaisseur certaine. En outre, comme l'action du roman se passe en Espagne durant les années 80, c'est une période historique très riche, et souvent peu utilisée en littérature.
Si jamais vous attendez un roman policier en ouvrant ce livre, vous risquez d'être déçus car l'intrigue policière démarre vraiment très tardivement. Mais selon moi, cette mise en place était nécessaire pour bien comprendre tous les enjeux de ce roman qui ne sont pas seulement liés à une intrigue policière dans les formes.
Voici donc un roman foisonnant qui parle à la fois des codes du roman policier tout en tombant dedans. Original et bien ficelé !
Collection Quai Voltaire pour La Table ronde, 368 pages, 21€50
D'autres l'ont déjà lu : pour Frisette, c'est une belle découverte ; un coup de cœur pour Biblio ; Anneso a passé un bon moment même si elle a été déçue de voir le meurtre arriver si tard ; Choco s'est ennuyée en revanche car elle trouvait que l'action ne démarrait pas assez vite.
21 novembre 2009
Le livre des choses perdues en livre-voyageur !
Alors que Pétales est chez Liliba et Mangez-le si vous voulez chez Yohan, un petit nouveau vient s'ajouter à la liste des livres-voyageurs : Le livre des choses perdues de Connolly, actuellement chez ma causeuse préférée. 
Du coup, j'en fais un livre-voyageur. Le principe est simple : si vous souhaitez lire ce livre, inscrivez-vous ici en écrivant un commentaire, ou envoyez-moi un mail. Je vous contacterai par la suite pour connaître votre adresse.
Quelques petites règles à respecter :
- Poster des commentaires sur ce blog. En gros, il est préférable que je vous connaisse (Ne serait-ce que virtuellement).
- Ne pas garder le livre reçu plus d'un mois. Le but est de ne pas faire attendre trop longtemps les personnes suivantes.
- Me prévenir quand vous l'avez fini afin que je puisse vous donner l'adresse de la personne suivante.
Rien de bien contraignant ...
20 novembre 2009
Murena : Vie des feux (chapitre septième)
Voici une BD qui semble faire l'unanimité (ou presque), mais que je n'avais pas encore pris le temps de lire ... les couvertures ne me plaisaient pas, et je n'avais pas cherché à aller plus loin (oui, c'est une réaction bien légère, je vous l'accorde).
Il y a quelques semaines, la liseuse m'a vanté les scenarii et le dessin de cette série, du coup j'ai eu envie de jeter un coup d'œil au dernier tome. Coup d'œil qui s'est transformé en achat très rapidement.
Comme il s'agit du septième tome, j'ai pris l'histoire en cours de route.
Nous sommes en 63 ap JC et Néron vient de perdre sa petite fille Claudia Augusta. Il est alors rongé par le chagrin, et pense qu'une malédiction s'est abattue sur sa famille. Alors qu'il est plongé dans ses pensées, sa femme Poppée lui annonce que Tigellin vient d'arriver avec l'homme que Néron recherchait. Cet homme, c'est Pierre, à la tête d'une secte qui prend une grande ampleur ...
Toujours lors de cette entrevue, le préfet des vigiles tente de le mettre en garde : les grands bâtiments en bois localisés dans le centre de Rome pourraient prendre rapidement feu si personne ne change la taille des immeubles et des rues. De plus, on annonce un été particulièrement chaud : il faut réagir !
Au même moment, dans une taverne de la ville, deux hommes parlent de deux autres hommes qui auraient trouvé refuge chez une vestale : il s'agirait de Balba et de Murena. Les voici de retour ! Murena aussi a perdu un être cher, Actée, sa fiancée. Et il est prêt à se venger.
La personnalité de Néron fascine : son caractère emporté, sa persécution contre les chrétiens, son côté artiste extravagant et fou ... il y a tant à dire sur cet empereur qu'il méritait bien une série en son honneur !
Ici, même si Murena est un personnage fictif, les auteurs de la BD publient une histoire réaliste. Du coup, à la fin de l'opus, différentes explications historiques avec leur source sont données. Très appréciable de savoir que les auteurs souhaitent garder un cadre réaliste.
Quand l'Histoire possède plusieurs versions d'un fait reconnu (ici, l'incendie de Rome), les scénaristes choisissent de nous donner leur version, celle qui aurait pu avoir lieu, tout en gardant une pointe de vraisemblance.
Malgré tout, nous sommes loin de l'univers d'Alix. Ici, les différents personnages n'hésitent pas à tuer ou à montrer leur côté sombre. Pour les besoin de l'histoire, les scènes de viol ne seront pas censurées par exemple, même si on ne s'attarde pas non plus sur cette action, et plus d'une fois l'homosexualité sera évoquée. Ainsi, cette BD s'adressera plutôt à un public averti.
J'ai été assez bluffée par les détails des planches, dont le découpage rappelle les plans cinématographiques, et l'utilisation des couleurs est irréprochable.
Je comprends donc pourquoi cette série a tant de succès.
A noter que le premier tome "Le Pourpre et l'Or" vient d'être édité en latin : "Murex et Aurum" ! Je sais donc quelle BD je vais acheter prochainement ! 
Ed. Dargaud, 46 pages, 11 €
Sur le blog de Manuel Picaud, vous pourrez visionner la vidéo d'une conférence donnée à la Sorbonne lors de la publication de ce 7ème tome.
Sur BD Gest', vous pourrez lire les 7 premières planches.
En complément de ce septième chapitre "Vie des feux", j'ai aussi acheté un Hors-Série "L"Histoire", sorti tout spécialement pour ce tome : "Rome au temps de Néron."
18 novembre 2009
Grimpow, le chemin invisible de Rafael Ábalos
Après Grimpow, l'élu des Templiers, revoici notre héros avec Le chemin de l'invisible. Ce deuxième tome est la suite directe du premier : Grimpow possède enfin la Lapis philosophorum, pierre supposée lui donner un pouvoir immense.
Quand le livre s'ouvre, il est à Chartres, avec Weienell et Salietti. Ils s'apprêtent à reprendre la route, quand Grimpow entend sur la place une voix qui ne lui est pas inconnue. Mais bien-sûr, il s'agit bien d'un sage de l'Ourobore !
Nos compagnons s'arrêtent alors pour s'apercevoir que deux soldats prennent chacun un bras du vieil homme qui en retour se débat. L'occasion est trop belle : Grimpow l'appelle pour que le vieux sage prenne la route avec lui.
Grimpow ne s'était pas trompé : il s'agit bien d'Anatole Pempius, celui qui lui a parlé dans la cathédrale ! Selon le vieil homme, il faut que Grimpow aille sur Paris pour suivre sa destinée. Il s'agirait de découvrir bien plus qu'un trésor, en lien avec cette fameuse pierre ...
Cette nouvelle quête, qui n'est autre que la suite directe du premier tome ne sera pas de tout repos puisque Grimpow devra affronter Boulvar de Gotzell, l'Inquisiteur féroce. Ce dernier a fait appel cette fois-ci à des forces mystérieuses, puisqu'il a sorti de son cachot une jeune sorcière pas comme les autres. Avec sa marque en forme d'étoile sur son épaule, elle serait la descendante d'une lignée de sorcières extrêmement puissante !
Dans ce deuxième tome, la narration est beaucoup plus axée sur la psychologie de Grimpow. Dans le premier tome, il subissait son destin, ici le lecteur le voit plus évoluer dans un univers de la vie quotidienne. Par exemple, à Paris, on suit l'adolescent à la Sorbonne où il fait la connaissance d'un autre jeune homme de son âge.
Ainsi le jeune lecteur pourra davantage s'identifier au héros. Surtout que ce dernier connaitra dans ce deuxième tome les premiers frissons de l'amour.
Néanmoins, la quête n'en est pas reléguée au second plan pour autant : c'est en compagnie de ses deux nouveaux amis que Grimpow essaiera d'avancer un peu plus sur ce chemin invisible, quitte à se retrouver dans des situations bien rocambolesques.
En somme, l'action tourne surtout ici autour de l'adolescence de Grimpow. Dans l'autre tome, il était catapulté héros sans le vouloir, dans ce tome-ci le récit s'attarde sur les joies typiques d'un adolescent, avec pour cadre le Paris du XIIIème siècle.
Les grandes lignes de l'Histoire ne me semblent pas erronées (je pense par exemple à la mort de Philippe Le Bel ou encore à la chute de l'ordre du Temple), mais là encore je ne pense pas avoir les connaissances nécessaires pour débusquer l'anachronisme. Bien-sûr, la présence de la magie ou de la sorcellerie fait tout de suite glisser ce roman vers le merveilleux. Mais le but de l'auteur n'a pas été ici d'écrire un roman historique.
Un roman médiéval-fantastique ("un med-fan") qui, sans oublier les mystères et les énigmes du premier tome (l'auteur a réutilisé le fameux carré magique Sator dans ce tome.), est davantage axé sur la psychologie de notre héros adolescent.
Collection Wiz chez Albin Michel, 376 pages, 15 €
15 novembre 2009
Terre des Affranchis de Liliana Lazar
Une partie isolée de la Roumanie des années 70, une forêt qui encercle un village perdu, des croyances autour d'un lac "La Fosse aux lions", des moroï que d'autres contrées appelleraient des âmes errantes, des villageois bien isolés et remplis de superstitions.
Voilà le décor brumeux de Terre des Affranchis planté.
Si on zoome d'un peu plus près, on tombe sur une maison encore plus isolée que les autres. Il faut vraiment le vouloir pour rendre visite à cette famille ! Un père violent impose une loi féroce au sein de sa famille, c'est lui le patriarche et on doit lui obéir. Sa femme ne dit rien. Seuls les bleus qui criblent son corps sont les témoins de ce qu'on lui fait subir. En revanche, son jeune fils Victor ne l'entend pas de cette oreille. Ainsi, alors qu'il se balade près de la Fosse aux lions, il aperçoit son père au loin. Encore une fois, cet homme pourchasse son petit pour lui donner une belle correction.
Mais Victor a un lien particulier avec ce lac. Comme si les eaux souhaitaient le protéger. Alors, quand son père approche, voici que les eaux montent et emportent petit à petit le corps du père. Les coups de son fils suffiront à lui faire lâcher prise.
Ce sera le premier meurtre de Victor.
Quand on ouvre ce roman, on prend de plein fouet des vapeurs slaves sur son visage. Nous sommes en Roumanie, pays connu pour avoir été le berceau de Dracula. Un pays où les légendes côtoient de près le quotidien des villageois, auxquelles s'ajoute une foi religieuse assez prégnante.
Quand on descendit la bière de l'attelage, la clameur monta d'un cran. Les pleureuses n'étaient pas des professionnelles mais de pieuses femmes qui, en échange d'une collation, donnaient aux funérailles une dimension plus dramatique encore. Après quelques minutes, les lamentations s'atténuèrent. Le père Ilie s'approcha du corps et commença à réciter la prière des morts. Le cercueil était ouvert pour que la défunte reste présente aux vivants jusqu'à sa mise en terre.
Aux légendes et à la religion viendront s'ajouter les turpitudes de la Roumanie de Ceauşescu au fil du roman, puisque ce récit s'étale sur plus de 20 ans. Nous avons donc ici une carte de la Roumanie des années 70 à nos jours. Des années de changements et de renouveau.
Les ingrédients de ce récit ne pouvaient que me plaire ! Que pouvais-je demander de plus ? Une terre slave de légendes, un lac animé de pouvoirs bien surprenants, un communisme montré sous son jour le plus noir ... malheureusement la mayonnaise n'a pas pris. Un peu comme lorsqu'au cinéma une perche reste visible. Dans ce récit, les descriptions sont très belles, oniriques et nimbées d'une brume envoûtante, mais aussi très travaillées. Trop, peut-être, puisqu'elles semblent souvent plaquées et artificielles.
Et que dire de Victor, grand naïf et costaud, un peu Quasimodo sur les bords, qui tue mais sans savoir pourquoi et qui reste tout de même doux comme un agneau à d'autres moments ! Un jour brave élève consciencieux qui recopie des écritures saintes, un autre jour meurtrier sans âme.
Parfois, on croise un personnage qui semble avoir une importance dans ce récit, mais qui s'éclipse trop vite pour revenir une quarantaine de pages plus tard et prendre pour le coup une très grande place dans l'intrigue.
Il n'en aurait pas fallu beaucoup pour que la sauce prenne.
Quelques ficelles en moins, des personnages plus subtils, une narration mieux maîtrisée. Malgré tout, un charme certain émane de ces pages.
Ed. Gaïa, 198 pages, 18 €
Merci à Guillaume de Babelio de m'avoir envoyé ce livre via l'opération
.
C'était aussi une lecture commune avec Petite Fleur : elle a déjà rendu sa copie (j'ai été la mauvaise élève, aujourd'hui.) Pour elle, ce roman une réussite, sombre, fort et dérangeant.
D'autres l'ont lu et je crois que nous sommes peu nombreux à ne pas avoir été charmés par cette histoire.
Papillon a ressenti la même chose, et je vais d'ailleurs me joindre à ses hurlements de louve.
Aifelle reconnaît quelques maladresses, mais elle a aimé l'écriture fluide de l'auteur, Béné écrit que c'est un roman très dense qui dépeint la condition de l'homme dans une société roumaine bien compliquée, Lael a été emportée par le tumulte des Moroï, Kathel et Lilly se promettent de suivre cet auteur au talent prometteur.
Arff, j'aurais tant aimé partager ces mêmes émotions et me plonger à corps perdu dans cet univers à la Barbey D'Aurevilly !
14 novembre 2009
Fille noire, fille blanche de Joyce Carol Oates
Deux portraits de deux jeunes femmes s'opposent dans le nouveau roman de Joyce Carol Oates. L'une, Genna Meade, est issue d'une famille blanche aisée. Fille d'un avocat, fervent défenseur des droits civiques et d'une femme déjà ruinée psychologiquement par des drogues diverses, et descendante du fondateur d'un collège prestigieux dans lequel elle s'apprête à entrer en première année. C'est une jeune femme frêle aux multiples tâches de rousseur. L'autre, Minette Swift, noire, fille de pasteur et animée d'une foi sans failles. Boursière et de corpulence bien plus ronde que Genna.
Le hasard place Genna et Minette dans une même chambre. Deux femmes que tout oppose et qui ne partent pas sur un terrain d 'égalité.
Nous sommes alors dans les années 70 encore marquées par un racisme ambiant, et il n'est pas rare que Minette soit l'objet d'attaques, qu'elles soient fantasmées ou réelles.
Malgré cette opposition flagrante, ce sont avant tout deux femmes dont l'esprit est entaché par le poids des générations précédentes.
Ainsi, Genna tentera de combler les moindres désirs de sa camarade : puisqu'elle descend d'un homme illustre, elle se doit pour lui et pour son père de compenser tous les outrages subis par Minette. Genna est en effet animée par la volonté de reconnaissance d'un père omniprésent par son absence. Un père qu'elle vénère, même s'il possède des côtés obscurs, comme le montre un diminutif dont elle l'affuble de temps en temps : Mad Max.
Comment trouver sa place entre un père brillant et reconnu et une mère lentement gagnée par l'hystérie ?
Protéger Minette est sa bouée de sauvetage : avec elle, elle a l'impression de servir à quelque chose.
De son côté, Minette n'a rien d'une camarade sympathique. Son dédain pour Genna, malgré tout ce que celle-ci fait pour elle, ne diminue pas au fil des pages.
On pourrait facilement s'apitoyer sur Genna, puisque celle qui ne possède pas grand chose si ce n'est un nom, de l'argent et sa peau blanche, on pourrait aussi rejeter Minette et son caractère bien trempé. Mais il ne s'agit pas ici de savoir à quel personnage le lecteur doit s'identifier.
Il s'agit plutôt dans ce récit de faire le portrait d'une Amérique post-nixonienne à travers le portrait de ces deux jeunes femmes.
Finalement, dans ces années 70, quelle place peut-il y avoir pour deux individus ? Comment une amitié aurait-elle pu réunir ces deux étudiantes alors marquées par le poids de leur famille et une certaine culpabilité ?
En ouvrant le livre, le lecteur sait déjà comment se terminera cette histoire, puisque le narrateur place son récit sous le signe d'une enquête. C'est avant tout un récit cathartique écrit dans le but de soulager une conscience, celle de Genna :
Minette n'a pas eu une mort naturelle, elle n'a pas eu une mort facile. Chaque jour de ma vie, depuis sa mort, j'ai pensé à Minette et au supplice de ses dernières minutes, car j'étais celle qui aurait pu la sauver, et je ne l'ai pas fait. Et personne ne l'a jamais su.
Quinze ans après les faits, Genna reprend donc son stylo pour écrire un texte sans titre. Un texte qu'elle n'arrive pas à nommer, un peu comme sa vie en somme.
Le lecteur est alors amené à comprendre comment Minette a pu trouver la mort avant la fin de sa première année scolaire. Malgré tout, le roman n'en devient pas policier pour autant. Hormis une tension palpable, le récit s'oriente davantage vers une peinture de l'Amérique des années 70 à travers le portrait de deux étudiantes de 19 ans, que tout oppose au premier abord.
Les personnages sont intéressants à suivre du fait de leur complexité. Au début, on pourrait se dire que Genna est antipathique parce qu'elle n'agit que par procuration, afin d'être bien vue par ce père absent. Une pauvre petite fille riche remplie de compassion pour les opprimés en somme. Et Minette peut l'être tout autant. Elle, la jeune femme noire si hautaine, qui est-elle pour mépriser tout le monde ?
Mais quand on gratte un peu plus, ce roman dépasse la simple opposition entre Genna et Minette. C'est beaucoup plus complexe que ça, tout comme la fragile amitié qui les unit.
Et puis, en lisant la fin, le lecteur s'apercevra que la problématique ethnique est reléguée derrière celle qu'on se pose tous : quelle est ma part de responsabilité dans ce que je vis ? N'y a-t-il pas une part de fatalité ? Et surtout, jusqu'où pouvons-nous aller pour nous émanciper de nos attaches ?
Un roman complexe, à plusieurs niveaux de lecture.
Quand le lecteur tourne les pages, c'est un peu comme lorsqu'il va voir une tragédie sur scène. Ce n'est pas la fin qui est importante, mais tous les évènements qui conduisent à cette fin. Au début du livre, le ressort est bandé, cela roule tout seul. C'est minutieux, bien huilé depuis toujours. La
mort, la trahison, le désespoir sont là, tout prêts, et les éclats, et
les orages, et les silences, tous les silences : le silence quand le
bras du bourreau se lève à la fin (...) Antigone, Anouilh.
Ed. Philippe Rey, 379 pages, 20 €
Roman lu grâce à
. Vous retrouverez de nombreux avis de billets ici.
Amanda : Culpabilité, identité, solitude : fille noire, fille blanche, les héroïnes de Joyce Carol Oates ne sont ni toutes blanches ni toutes noires : toutes en nuances et grises et obscures.
In Cold Blog : L’atmosphère de Fille noire, fille blanche est digne de celle d’un polar : tendue, douloureuse, oppressante. En un mot : inconfortable.
11 novembre 2009
Le Grand Prix littéraire du Web
Souvenez-vous : il y a un peu moins d'un mois, je vous parlais d'un nouveau prix littéraire.
Encore ?, entends-je dire dans le fond.
Oui, sauf que là, les internautes peuvent être actifs dans la sélection des œuvres retenues. En devenant cliconautes (c'est beau comme mot, il ne manque plus qu'un Jason à la barre !), vous, internautes, pouvez sélectionner certains de vos coups de cœur de la rentrée, ou au contraire, éviter qu'une daube œuvre qui n'aurait pas retenu votre attention soit sélectionnée.
Une fois le tri terminé (il suffit pour cela de cliquer sur les petites étoiles du site des Chroniques de la rentrée littéraire), 13 livres ont vaillamment tiré leur épingle du jeu.
Livres que voici :
Les romans français :
Le grand exil de Franck Pavloff
La perrita d’Isabelle Condou
Conquistadors d’Eric Vuillard
Enclave de Philippe Carrese
Les romans étrangers :
Les aubes écarlates de Léonora Miano
La clé de l’abime de José Carlos Somoza
Le livre des choses perdues de John Connolly
Histoire de mes assassins de Tarun J. Tejpal
Les premiers romans :
L’éclat du diamant de John Marcus
L’invisible de Pascal Janoviak
L’homme de cinq heures de Gilles Heuré
La peine du menuisier de Marie Le Gall
Le livre des nuages de Chloe Aridis
A partir du moment où j'ai reçu ces livres, j'ai été projetée dans une autre dimension : les mots devenaient ma nouvelle patrie et mon nouveau compagnon pour quelques semaines. Souvent la traversée fut difficile : il fallait concilier le temps imparti avec une certaine qualité de lecture tout de même. Très vite, certains livres se sont détachés de cette sélection. D'autres ne resteront malheureusement pas dans mon top ten.
Puis, le jury de ce prix s'est réuni pour délibérer. Il y eut quelques cheveux arrachés, des visages griffés, des pieds écrasés, mais en cette démocratie littéraire ©David Abiker le vote nous a départagés.
Voici donc les résultats (j'espère que pour la lecture de ce billet, vous avez mis votre smoking ou fait votre brushing !)
Dans la catégorie Romans français : La Perrita d'Isabelle Condou !
Dans la catégorie Romans étrangers : Le Livre des choses perdues de John Connolly !
Dans la catégorie Premiers Romans : L'Homme de cinq heures de Gilles Heuré !
Dans la catégorie Prix spécial du jury (comme à Cannes, on se la pète un peu, oui, oui) : Conquistadors d'Eric Vuillard !
Récapitulatif des avis du jury avec ce petit diaporama :
1er Grand Prix Littéraire Du Web : La sélection
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(Si vous voulez, on peut faire un jeu qui consisterait à retrouver mes phrases : il paraît qu'on reconnaît mon style.)
Cette soirée de remise de prix, placée sous l'égide de David Abiker, a permis de voir deux des auteurs primés.
Gilles Heuré a expliqué comment l'idée de son premier roman lui était venue : depuis son passage en prépa, après avoir entendu dire que la fameuse phrase "La Marquise sortit à cinq heures" ne pouvait se trouver dans un nouveau roman, qu'au contraire cette phrase symbolisait un roman balzacien et daté, Gilles Heuré a commencé à noter toutes les occurrences de cette heure. Que ce soit en littérature, en peinture, au cinéma etc.
Cet historien de formation a donc eu au fil du temps une compilation assez importante sur ces "cinq heures du soir". C'est alors qu'il eut l'idée de broder une fiction autour.
Ensuite, ce fut Isabelle Condou qui vint nous parler de sa Perrita. C'est une femme émue de l'accueil de son roman qui est venue nous parler. Une femme touchée par ce bébé qu'elle avait vu s'envoler de ses propres ailes. Si je n'avais pas lu son roman, je crois qu'elle m'aurait donné envie de le découvrir.
Connolly, actuellement à New-York, ne pouvait être là, mais son éditeur le représentait avec un mail à la main.
Vuillard n'était pas là pour cette remise de prix.
Voici comment se termine cette soirée. Elle m'a permis de revoir les membres du jury, qui comme moi ont lu cette douzaine de livres : Stéphie, Fashion, Tilly, mais aussi de revoir des blogueuses comme Amanda et Lancellau et de connaître Ori.
Dernière petite chose. Qui dit prix, dit bandeau. Celui du Grand Prix littéraire du Web est rouge, et le voici :
Le site des Chroniques de la rentrée littéraire remet ça pour la rentrée littéraire du mois de janvier. Si vous voulez suivre ce prix et y participer, rendez-vous le moment venu sur leur site ici.
10 novembre 2009
Rêve d'amour de Laurence Tardieu
Je me demande ce que je suis, moi, à pleurer sur des fantômes, où est ma vie, où passe ma vie, trente ans déjà, trente ans à courir après des fantômes, trente ans à chercher celle dont je ne me remets pas de la disparition, trente ans à ne pas trouver les mots devant celui qui est resté. Il faudra bien, un jour, que je commence quelque chose, que je cesse de me laisser traverser par des absences, que je vive ma vie ...
Si je devais raconter l'intrigue de ce roman, elle tiendrait en quelques phrases.
Il s'agit d'Alice, une jeune femme encore hantée par la disparition de sa mère, morte quand elle avait cinq ans. A trente ans, alors que son père vient de mourir, elle tient à faire la connaissance d'un homme que sa mère a aimé. Pour pouvoir la comprendre, mais aussi pour se comprendre.
Il est tellement difficile d'avoir les ailes assez longues pour voler quand on ne sait pas d'où l'on vient. Eh bien, c'est la même chose pour Alice, au cœur meurtri.
Qu'espère-t-elle découvrir au juste en rencontrant cet homme ? Elle ne le sait pas vraiment elle-même, mais c'est un besoin vital pour elle.
Soutenu par Hannah, cette sœur de cœur, parce que les grandes douleurs ne se partagent pas, elles s'accompagnent, elle compte sonner chez cet homme, autrefois l'amant de sa mère, afin de se rapprocher une dernière fois de celle dont il ne reste rien.
Des souvenirs épars : Sont-ils à elle ou ont-ils été forgés par la mémoire des photos ? Alice a besoin de se créer des souvenirs concrets.
Au début, elle l'avait attendue. A 5 ans, on ne comprend pas la mort : je l'attendais des heures durant, assise dans ma chambre immobile, obstinée, je l'attendais, je ne pleurais pas, pour ne pas compter les jours je comptais les moutons, elle allait revenir, c'était évident, comment une mère peut-elle abandonner son enfant, comment ma mère aurait-elle pu m'abandonner, je l'attendais sans rien dire à personne de la brûlure de cette attente, je l'attendais, ma mère, son rire, l'odeur de sa peau, ses robes en coton, elle allait revenir, ce soir, ou demain, ou la semaine prochaine ... elle ne m'avait pas dit adieu or on dit adieu lorsqu'on ne revient pas, je pouvais attendre ma mère sans crainte, elle allait revenir.
Parfois les hasards de la vie sont vraiment troublants : après les lectures imposées pour les chroniques de la rentrée littéraire, je voulais revenir à mes choix. Et ce livre s'est imposé de lui-même avec cette couverture qui me rappelle mon enfance : des moufles oranges et un manteau vert à chevrons. Pas de doute, les années 80 sont bien présentes sur cette photo. Je ne savais pas de quoi ce livre parlait. Et puis, dès les premières pages, j'ai ressenti un vertige. Un peu comme si j'avais pu écrire ces pages.
Le hasard, me dites-vous ?
Alice se livre donc à une quête identitaire : retrouver des bouts de vie de sa mère pour savoir où placer ses deux pieds et devenir une femme stable.
Bien-sûr, ce sont les phrases interrogatives qui dominent. C'est encore ce qu'on fait de mieux pour poser des questions.
Après quoi suis-je en train de courir ? Des rêves ? Des souvenirs ? Des désirs ? Qu'y a-t-il de vrai dans tout ça ?
Ces phrases interrogatives et ce style haché donnent un rythme haletant à notre lecture.
Et puis, à côté de cette quête identitaire vient se greffer une autre problématique : l'écriture. A quoi cela sert-il d'écrire ?
Écrire, est-ce aimer ? Écrire, est-ce chercher à être aimé ? Y a-t-il une écriture possible sans amour ? Y a-t-il un amour possible sans mots, sans verbe, sans langage ?
L'écriture provient d'un désir, qui vient de très loin et s'éprouve au présent ? Le désir crée l'écriture. Amour, écriture : le même abandon.
Certains diront que ce livre est trop sentimental ou mélodramatique, mais comment ne pas montrer son désarroi face à cette quête qui semble interminable ? Chercher le passé d'un mort pour se construire est difficile puisqu'il y aura toujours une personne intermédiaire entre ce mort et soi-même.
Pour ma part, mais vous l'aurez compris, j'ai trouvé ce récit touchant et troublant.
C'est le deuxième livre de Tardieu que je lis. Un temps fou m'avait déçue car j'avais trouvé l'intrigue trop répétitive. Malgré tout, j'avais bien aimé le style de l'auteur. Je le retrouve ici, et ce fut une belle surprise. Tout comme le dit la quatrième de couverture : l'auteur joue avec les mots pour mieux connaître nos géographies intimes.
Ed. Livre de Poche, 157 pages, 5 €
BOB recense les avis de la blogbulle. Vous y trouverez des avis dithyrambiques, d'autres plus négatifs. Cela doit sans doute venir de l'identification que ce roman provoque chez certains lecteurs.
Pour terminer, parce que le livre en parle : "Rêve d'amour n°3" de Liszt.






























