Bric à Book

En pagaille ordonnée, des livres (pour le côté sérieux) mais pas que ... se nichent aussi des fariboles et des notes sur la musique.

06 novembre 2009

Enclave de Philippe Carrese

enclave_carreseQuand en janvier 1945, les Allemands prirent peur de l'avancée des chars soviétiques, des camps furent abandonnés. Après des années de captivité et de soumission, les détenus de ces camps étaient enfin libres !
Libres de sortir, de passer de l'autre côté de cette barrière, de franchir ces barbelés qui étaient pour ces détenus leur seule ligne d'horizon.
Libres de bouger comme bon leur semblait !
Au début, ils n'osèrent pas. Ils n'y croyaient pas vraiment. Cela s'était passé si vite ! Peut-être était-ce un piège des Allemands eux-mêmes ? Peut-être était-ce une machination pour leur donner une fausse joie ? Mais non. Il fallait bien se rendre à l'évidence : ils étaient bien partis. 
Les détenus de ce récit font partie d'un camp de travailleurs. Même si les conditions de vie n'ont rien d'idyllique, leur sort n'est pas comparable aux détenus des camps polonais. Ici en Slovaquie, les détenus ne sont pas devenus des fantômes vivants.
En fait, ce camp était à l'origine un bordel. Des femmes blondes aux yeux bleus, de type aryen donc, qui avaient sauvé leur peau en échange de leur enveloppe charnelle y avaient été amenées. Puis, avec le temps, une usine de cercueils avait vu le jour, et avec elle des travailleurs.

Ces hommes et ces femmes viennent donc tout juste de goûter à la liberté. Certains enfants nés en captivité ne savent même pas quelle herbe pousse derrière les barrières du camp.
Une fois la surprise passée, les détenus osent mettre un pied en dehors. Mais très vite, les voici confrontés à un problème de taille : les Allemands ont miné le pont, unique échappatoire.
Alors, ces hommes qui pensaient être libres sont obligés de rester dans ce camp. Dans cette enclave.
Une vie sans geôliers va commencer.
Ils doivent s'organiser le plus vite possible s'ils ne veulent pas mourir : trouver un chef, de la nourriture, se chauffer ...
Déjà des figures fortes jaillissent : Dansko paraît être le meilleur pour devenir leur commandant.
Mais comment éviter les débordements ? Ces hommes si longtemps avilis peuvent-ils suivre un nouveau chef ? Et ce meneur réussira-t-il à sauver ce petit groupe ? Dankso est-il vraiment le meilleur dans ce rôle ?

Voici un roman découpé en cinq chapitres, qui durent chacun une journée, comme plusieurs petites tragédies dont les écrous se mettraient en place un à un .
Même s'il s'agit de l'après libération d'un camp, ces hommes luttent toujours pour survivre. C'est donc un microcosme qui se met très vite en place : comme dans n'importe quelle société, un chef est désigné, puis des conseillers. A eux de gérer le camp. Il est intéressant de voir comment chacun tente de prendre ses marques dans ce système provisoire, voire de s'imposer.
C'est Matthias un jeune adolescent, dit Eide -le lézard-, qui nous raconte cette histoire. C'est lui le scribe qui  retrace les différentes journées. Le lecteur suivra donc ses pensées tout au long du livre.
Ce camp, cette enclave plutôt, a tout des Enfers antiques : c'est un lieu clos, où règnent certaines tentations comme  la nourriture qu'on ne doit pas toucher trop avidement sous peine de voir son estomac éclater. Ainsi, les anciens détenus sont un peu comme le supplicié Tantale qui ne pouvait  ni manger ni boire. C'est un lieu cerné par des montagnes et un tunnel,  comme l'entrée de Enfers, un lieu où un fleuve infranchissable coule. Fleuve qui pourrait rappeler le Styx, mais sans le passeur Charon malheureusement. Et aux frontières de ce lieu infernal, un animal dont les griffes et les crocs déchiquètent tout sur son passage : un Cerbère des temps modernes.
Il reste tout de même à savoir si, une fois sortis de cette enclave, ces hommes auront droit aux Champs-Elysées (lieu de repos éternel pour les héros) ou au Tartare (lieu de damnation.)

Encore une fois, ce n'est pas un sujet léger. Mais il s'agit avant tout ici de voir ce que l'homme met en place pour survivre dans de telles conditions. Et c'est aussi un roman plein d'espoir puisque Matthias, un adolescent qui symbolise l'avenir, ne cesse de vouloir sortir de cet Enfer.

Ed. Plon, 313 pages, 20 €

Lu dans le cadre du Prix des Chroniques de la rentrée littéraire.

20 Minutes : Exploitant jalousies entre classes sociales, tensions raciales et sexuelles au sein du camp, Dankso crée un mélange entre royaume féodal et dictature totalitaire, hanté par la présence fantomatique des nazis, restés dans le camp par le biais de leurs chats. En un roman qui se lit d'une traite, Carrese nous interroge sur le despotisme. Et, surtout, sur la responsabilité des hommes libres qui, par lâcheté, méconnaissance ou épuisement, le laissent prospérer. 
Le Figaro : Un récit palpitant d'une aventure hors norme, écrit avec la simplicité et la délicatesse qu'impose le maniement de la dynamite. 

Posté par Leiloona à 01:20 - Chez Plon - Commentaires [22] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

04 novembre 2009

La Perrita d'Isabelle Condou

la_perrita_condouLa Perrita, "la petite chienne", n'est pas un roman sur les canidés. Bien qu'il y ait un passage émouvant sur une chienne abandonnée dans cette histoire.
Non, La Perrita serait plutôt une figure qui traverse ce roman de part en part. L'image d'une personne absente mais qui fixe irrémédiablement plusieurs destins. 
Nous sommes en Argentine, en 1977, la veille de Noël.
Ernestina termine les derniers préparatifs pour le réveillon. Son fils Juan et sa femme Elena fêteront Noël avec eux le lendemain. Elena est alors enceinte de six mois et une belle amitié lie les deux femmes car Elena a un peu remplacé ses parents par Ernestina. : une maman de substitution.
Il est prévu que Juan arrive avec elle par le bus de 9 heures. Mais, le lendemain, aucun visage familier ne descend du bus. Et plus les heures tournent, plus il faut se rendre à l'évidence : Juan et sa femme ont disparu.
En parallèle, le lecteur suit une autre famille. Un chapitre, une famille. Dans celle-ci, le niveau de vie n'est pas le même. Ce sont des citadins aisés et le mari est un militaire de la junte. Violetta pourrait être une femme comblée si le ciel lui donnait l'opportunité de devenir mère. Malheureusement ce corps reste plat. Et ce ventre plat la fait sombrer dans une détresse incommensurable. Un jour, on lui souffle à l'oreille que son militaire de mari pourrait bien l'aider à trouver un bébé. Avec ses relations, rien de plus facile. C'est alors qu'elle commence de nouveau à espérer.

Dans cette Argentine des années 70, un pays secoué par la dictature, la vie d'Ernestina a basculé en ce jour de Noël. Difficile de combler cette attente, difficile de ne pas se retourner quand la clochette du jardin tintinnabule. Peut-être est-ce son fils qui revient ? Et le bébé d'Elena ? Qu'est-il devenu ?
C'est un abîme qui vient de s'ouvrir. Mais il faut continuer de vivre ...
Mais ce récit, bien qu'il soit terrible, ne tombe jamais dans le pathos. Il s'agit de décrire ici la vie d'une famille dont un membre a disparu.
Combien étaient-ils à disparaître dans ces années-là ?
Et puis, dans la famille de Violetta, le temps est plutôt aux sourires. Cette petite fille aux yeux bleus immenses, Malvina, qui vient d'arriver chez Violetta est source de joie : Mais il émanait de cette petite chose une telle chaleur que Violetta pensa immédiatement que jamais plus elle ne pourrait la lâcher malgré les cris ininterrompus et ces petites mains qui s'agitèrent dans le vide, sur le trajet du retour, sans vouloir se saisir du doigt qui lui était offert. 

Un roman sur l'absence et l'attente. Chez l'une cette attente sera longue, chez l'autre l'absence sera entièrement comblée par un petit être. Cette opposition ne s'arrête pas là. La maternité joue aussi un grand rôle dans ce roman. Ernestina perd son fils Juan le jour de Noël, et quelques mois plus tard, voici que Violetta devient mère : A l'instant où il prit sa main, Violetta sut que l'enfant viendrait. La violence de sa joie était telle que les larmes se bousculaient dans les plis de son rire.
Pour résumer, c'est un récit émouvant qui dessine une carte réaliste de cette période noire de l'Argentine.
Ernestina arriva par la rue San Martin, monta sur le parvis de la cathédrale et s'appuya à l'un des piliers d'où les militaires qui surveillaient la place ne pouvaient guère la soupçonner. Que s'était-elle imaginée ? Une bande de quelques femmes agitées, peut-être, hurlant et gesticulant, la bave aux lèvres comme les sorcières qu'avait peintes l'Inquisition ? Dieu, que la ronde était grande ! Parmi la foule qui marchait dignement dominait le blanc des foulards qui recouvraient la tête de centaines de femmes. Femmes qui n'avaient rien de folles sinon le regard égaré que donne un immense chagrin. Combien d'enfants manquaient à l'appel ?

Ed. Plon, 294 pages, 20 €

Lau : Isabelle Condou nous offre un roman juste qui alterne les voix de ces deux femmes en souffrance qui, en attente de cet événement, font le point sur leur vie. Pour Cathulu, c'est une belle découverte.
Cuné : On ressent intimement chaque secousse, on vibre à l'unisson. Un vrai drame, des faits historiques indéniables mal connus en France.  Antigone est tombée en amour pour cette plume. Pour Stéphie, c'est une histoire dure mais écrite avec beaucoup de douceurs et qui sonne juste.

Avec ce livre, je termine le Challenge 2 % littéraire. 45817978_p Je lirai d'autres livres de la rentrée littéraire, mais je ne rempile pas pour le 3 %.

Posté par Leiloona à 10:52 - Chez Plon - Commentaires [20] - Permalien [#]
Tags : , , ,

25 octobre 2009

Ce que je sais de Vera Candida - Véronique Ovaldé

couv_Ce_que_je_sais_de_Vera_CandidaAvoir quinze ans et partir de chez soi n'est jamais chose facile. Alors quand, en plus, on quitte le berceau familial et sa grand-mère adorée, avec un petit dans le ventre, ça l'est encore moins.
Pourtant, c'est bien à cet âge que Vera Candida partit de Vatapuna en direction de Lahoméria. Cette petite aux sourcils toujours froncés est déterminée à briser une fatalité qui pèse sur les femmes de sa famille. Alors un jour elle décida  de quitter Vatapuna avec la ferme intention de ne jamais remettre les pieds là-bas.
Mais c'était sans compter le destin, ce farceur.
Quand s'ouvre le roman, la revoici dans le même bus qui vingt-quatre ans plus tôt lui avait permis de partir de Vatapuna, de respirer et de vivre de nouveau.
Mais il sera bien temps de raconter l'histoire de Vera Candida. Avant  d'arriver à elle,  le conteur nous parlera de sa mère, de Rose Bustamente, la grand-mère de Vera Candida, mais aussi du formidable lien qui relie Vera à sa grand-mère.

Il est des romans dont la première phrase reste en tête, et d'emblée on sait qu'on aimera cette histoire  : Quand on lui apprend qu'elle va mourir dans six mois, Vera Candida abandonne tout pour retourner à Vatapuna.
Pour la musique de cette première phrase, pour ce pays sorti de nulle part qui est déjà une invitation au rêve, pour cette femme qui a besoin de ses racines avant de partir.
La trame du roman est déjà là à l'état d'embryon.
Dès les premières pages, cette impression se confirme : sous les yeux du lecteur se déploie un pays imaginaire d'Amérique du Sud, une île plus précisément. L'histoire pourrait se dérouler dans un pays réel puisque la vie de ces hommes et femmes n'est pas si éloignée de la nôtre. Et pourtant, Vatapuna est une île exotique dont l'air est saturé d'iode. Une île à part.
C'est là que vit Rose Bustamente, dans une cabane près de l'océan. Mais avant de devenir la meilleure pêcheuse de poissons volants de ce bout de mer, (elle) avait été la plus jolie pute de Vatapuna.
Rose a un destin de femme forte, que rien ne semble pouvoir ébranler. Figure lumineuse qui m'a véritablement enchantée, même si cette lumière traverse bien souvent, trop souvent, des courants d'air prompts à éteindre cette flamme.
La deuxième femme aura davantage la résistance d'une veilleuse. Fille lente et peu dégourdie, Violette est un point d'interrogation pour Rose, même si c'est sa fille. Et le lien maternel ne se tissera jamais vraiment. Le destin en décidera autrement pour Vera, la troisième femme de cette histoire, puisque sa grand-mère occupera une place primordiale dans sa vie.

L'ambiance de ce roman est vraiment particulière : l'air iodé et la chaleur de cette île arrivent jusqu'au lecteur, qui est de fait transporté à Vatapuna.  Même si ces différents destins ne sont pas vraiment joyeux, les mots choisis rendent l'intrigue plus légère. Se crée ainsi un mélange assez étonnant entre une intrigue souvent sombre mais toujours teintée de vie et de tendre magie.
De véritables images naissent grâce à ces mots : Ces cicatrices-là, mon sucre, sont des étendards, disait grand-mère Rose. Au fond, c'est un avantage toutes ces coupures bien visibles. Quand le mal qui t'est fait est seulement à l'intérieur (mais sache, ma princesse, qu'il peut être aussi taraudant et violent que des coups de poing), alors ne pas perdre de vue ta colère et ta juste rage demande un bien plus gros effort.
Les maux sont ainsi détournés, et la vie n'en est que plus belle, ou plutôt son bagage est moins lourd à porter.
Un peu plus loin, voici comment le narrateur explique comment le Destin se joue des personnages : Ce fut la deuxième coïncidence. Mais les rencontres sont finalement une accumulation de coïncidences qui fait que deux personnes, essayant de résister à la malice du destin et de détourner les chemins qui les mènent l'une vers l'autre, se dirigent inexorablement vers une collision fatale.
Je peux citer d'autres extraits ... les pages cornées de mon livre montrent que la magie ne cesse d'opérer dans cette histoire :
Dans la vraie vie, on ne comprend pas toujours tout, il n'y a pas de notice, il faut que tu te débrouilles pour faire le tri.
Je pourrais en recopier d'autres, vous parler aussi du nom symbolique de Vera la Candide, la blanche, mais je vais plutôt  vous inciter à lire cette merveille de la rentrée littéraire.

Ed. de l'Olivier, 292 pages, 19 €

Vous êtes déjà très nombreux à avoir été attrapés par le filet à poissons de Rose : BOB fait le point sur les nombreux billets déjà parus.

Challenge de la rentrée littéraire 10 /14 45451044_p

***

Roman lu dans le cadre du prix Goncourt des lycéens.
Ci-dessous, pour rappel, la liste des livres en lice :

fnac_goncourtEdem Awumey Les pieds sales
Sorj Chalandon La légende de nos pères
Daniel Cordier Alias Caracalla
David Foenkinos La Délicatesse
Eric Fottorino L’homme qui m’aimait tout bas
J-M. Guenassia Le club des incorrigibles optimistes
Yannick Haenel Jan Karsky
Justine Lévy Mauvaise fille
Laurent Mauvignier Des hommes
Serge Mestre La lumière et l’oubli
Marie Ndiaye Trois femmes puissantes
Véronique Ovaldé Ce que je sais de Vera Candida
Jean-Philippe Toussaint La vérité sur Marie
Delphine de Vigan Les heures souterraines

10 octobre 2009

L'Angoisse du roi Salomon de Romain Gary (Emile Ajar)

ajar_salomonDerrière un titre biblique se cache une histoire réaliste et surtout bien humaine. L'histoire de plusieurs rencontres.
A 84 ans, Salomon Rubinstein, le roi du prêt-à-porter, est angoissé par la mort qui approche à grands pas. Pour l'oublier et la catalyser, il aide des personnes dans le besoin. Des personnes qui souffrent le plus souvent de solitude.
Aussi, quand un jour il monte dans le taxi de Jean, il l'engage. Jean aura pour mission d'apporter des présents aux autres.
Pourquoi Jean ? Est-ce parce que son visage lui rappelle quelqu'un ?
En tout cas, il s'agit pour Jean  d'une nouvelle vie. Une vie qu'il aime énormément, même s'il ne comprend toujours pas pourquoi Salomon l'a engagé.
Jean, c'est un peu le type gentil comme tout que personne ne remarque. Pas vraiment cultivé, il aime regarder la définition des mots dans le dictionnaire, mais sa principale qualité est d'avoir un formidable amour pour les gens. Il se sent exister quand les autres lui demandent son aide.
Ainsi, quand Salomon lui demande d'aller porter un plateau de fruits confits à une vieille dame, Jean s'exécute de bon cœur, et il tombe en amour (pas en pitié, attention) pour cette dame, autrefois grande chanteuse.
Là encore, une vraie rencontre a lieu, une qui change la vie d'un homme.

Dans ce roman, on retrouve des personnages vraiment attachants. Ils n'ont rien de vraiment extraordinaire, si ce n'est qu'ils possèdent un grand cœur. Et c'est déjà beaucoup. De plus, l'histoire est racontée d'une telle façon qu'on ne peut qu'admirer ces hommes qui prennent le temps de regarder les autres et de les aimer à leur façon.
Comme c'est Jean qui est le narrateur, le style fait corps avec la gouaille de ce personnage : les trouvailles stylistiques sont succulentes et plus d'une fois j'ai eu le sourire. Même lorsqu'il relate des évènements tristes, on ne tombe jamais dans le larmoyant grâce à cette narration particulière.
En lisant ce roman, j'ai trouvé certains passages un peu longuets et répétitifs. Mais jamais je n'ai eu envie d'avorter ma lecture car je m'étais déjà follement attachée à tout ce petit monde.

Chez Folio (j'ai mis la couverture de l'édition originale, plus parlante à mes yeux), 350 pages, 6€

Ce livre est le maillon de Yueyin pour 43861419_p. Comme le furet, il est déjà passé par Chimère qui a trouvé cette lecture agréable sans déchaîner les folles passions, Yoshi qui a aimé malgré quelques longueurs, Levraoueg qui compare le style de ce livre à du Queneau, Keisha qui l'a trouvé daté tout de même, Armande n'a pas réussi à embarquer sur ce navire, et Isil a aimé et tentera un autre livre du même auteur (Le très joli La Vie devant soi, peut-être ?)

La chaîne des livres 9/26. Je suis donc à la lettre I de mon alphabet !

Posté par Leiloona à 10:04 - Chez Folio - Commentaires [34] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

21 août 2009

Biographie de Pavel Munch - Pascal Morin

42892919Le travail d'un biographe nécessite toujours de glaner des informations ici ou là.  Ce que fait notre narrateur : afin d'être au plus proche de la vérité, il a choisi de revenir sur les pas de Pavel Munch. De son village qui l'a vu grandir au dernier appartement parisien.  Le chemin de sa vie.
Quand le livre s'ouvre, le narrateur vient d'arriver dans le village d'enfance de Pavel Munch. La tâche est ardue. Des hypothèses sont émises. Puisque ce sculpteur a eu très tôt  le désir de la terre qui l'entourait, il a sans doute mis comme tous les enfants ses mains pleines de terre à sa bouche. Mais loin d'être rebuté par l'âcreté de cette nourriture, une révélation a eu lieu : mêlée de salive, la terre fond en surface, elle libère sa saveur âcre, si âcre qu'un frisson le parcourt, derrière la nuque et le long de la colonne vertébrale.
Cette première expérience sensorielle détermine le destin de Pavel. Il sera sculpteur. L'argile aura donc d'abord ses faveurs, mais il ne se limitera pas à ses matériaux.
- C'est là que court le sang de la filiation, le sang de la veine. Car c'est dans ses veines que l'on trouve de l'argile pure.
Le narrateur suit ensuite le parcours de Pavel. La mère du sculpteur n'a jamais été présente pour lui. Plus tard, il dira d'elle que c'est une inconnue. C'est Roberta, une anglaise, qui lui servira de mère de substitution. C'est elle qui lui donnera le surnom affectif  "Munchkin", nom attribué à un peuple dans le Magicien d'Oz.
Après la douceur et la bulle de son village d'enfance, Pavel doit aller au pensionnat. C'est là qu'il apprendra la rudesse de la vie mais aussi son désir pour les hommes, alors qu'il découvre leur corps nu.
La tâche du biographe n'est pas facile. Ses sources sont assez minces : des journaux intimes de Pavel, des lieux de passage ... tout ceci est bien mince pour reconstituer une vie. Surtout depuis que Pavel Munch a été porté disparu. A quoi bon continuer ?
Mais le narrateur persévère car Pavel Munch l'a toujours attiré. Ces deux hommes se sont croisés plusieurs fois au cours de leur vie : quelques heures lors de leur service militaire, ou encore à une exposition de Pavel Munch. D'ailleurs pour notre narrateur, cet artiste est un peu son double. Il sculpte des œuvres provocatrices comme lui écrit des intrigues dérangeantes. C'est donc entre fascination et interrogation que la biographie du sculpteur avance ...

C'est la première fois que je lis du Pascal Morin : son écriture est fluide et agréable à lire. Il réussit facilement à nous plonger dans  différentes ambiances. Au début, le village d'enfance ressemble à une photo jaunie d'un vieil album. Tout y est, le lecteur est plongé presque instantanément dans les années 70. Par la suite, le pensionnat semble lugubre : les actions se passent essentiellement la nuit ou dans la salle de bain. Puis vient le temps de l'insouciance sexuelle, et là encore le style change. Après les salles de douche humides du pensionnat, nous passons alors à la moiteur des corps remplis de désir et de liberté.
Pour ce qui est de la biographie fictive (Pavel Munch n'a jamais existé), le lecteur avance par touches successives dans la vie de Pavel Munch. Parfois, on se dit que le narrateur ne nous dévoile pas tout, que cette biographie est faite de recherches sur l'artiste mais aussi de quête identitaire. Le narrateur semble totalement effacé quand il parle du sculpteur. Il veut certes retrouver les sensations éprouvées par Pavel Munch, mais en même temps plus la narration avance, plus on se demande quelle est la réelle raison de cette démarche. D'ailleurs, la quatrième de couverture appâte le lecteur "Mais, très vite, l'enquête prend des détours inattendus. Que cache donc le biographe ?", mais ne vous attendez pas à du suspens, car il n'y en a pas. Ce roman est davantage la quête identitaire d'un homme sous couvert d'une biographie.

De ce livre, je retiendrai sans doute cette relation particulière qui unit Munch à la terre. Les descriptions très sensorielles y sont pour beaucoup. En revanche, certains passages très crus m'ont semblé inutiles pour la narration. Disons que je m'attendais à lire davantage de réflexions sur l'art.
Pour finir, il est intéressant de voir que le narrateur de ce livre est aussi un auteur de romans, et pas n'importe lequel puisque son premier roman parle de parricide, tout comme le premier roman de Pascal Morin (L'eau du bain). Cette mise en abyme est assez troublante. Quelle est finalement la place de l'auteur dans ce récit ?

Collection La Brune au Rouergue, 13€50, 155 pages, août 2009.

 

Je remercie Guillaume de images de m'avoir permis de lire ce livre de la rentrée littéraire. Vous retrouverez ce billet en intégralité sur le site Chroniques  de la rentrée littéraire.

20 août 2009

Les Aubes écarlates de Léonora Miano

aubes_ecarlatesQu'il soit fait clair pour tous que le passé ignoré confisque les lendemains.
Qu'il soit fait clair pour tous qu'en l'absence du lien primordial avec nous, il n'y aura pas de passerelle vers le monde.
Qu'il soit fait clair pour tous que la saignée ne s'est pas asséchée en dépit des siècles et qu'elle hurle encore, de son tombeau inexistant.
Qu'il soit fait clair pour tous que rien ne sera reconstruit, chez ceux qui n'assurèrent pas notre tranquillité.
Ne crains pas de comprendre, de rapporter notre propos. Nous sommes les cieux obscurcis qui s'épaississent inlassablement, tant qu'on ne nous a pas fait droit.

Voici les phrases qui terminent le premier chapitre du nouveau roman de Léonora Miano. Ce sont presque des phrases prophétiques,  des versets rythmés par l'anaphore "Qu'il soit fait clair". Ce  chapitre intitulé "Exhalaisons" rythmera l'œuvre entière, puisqu'il s'intercalera entre chaque chapitre, tel un refrain lancinant et entêtant.
Entre chaque exhalaison, s'écoulera la narration.
Au début du récit, le lecteur retrouve Ayané, déjà présente dans L'Intérieur de la nuit. (On retrouvera aussi Musango, le personnage principal de Contours du jour qui vient.)
Dans cette précédente histoire, la jeune femme était revenue à Eku, le village de ses parents, pour assister à la mort de sa mère, mais alors qu'elle était au village elle avait aussi été le témoin d'un évènement bien plus cruel : le massacre d'un enfant. Un peu plus tard, les Rebelles qui venaient de commettre cet acte innommable ont pris neuf enfants à Eku. Neuf enfants devenus par la force des choses des soldats. A neuf ans. Ayané avait alors été meurtrie par cette région qui acceptait si facilement la mort ou la perte d'un enfant.
Dans ce nouveau roman, Ayané a trouvé refuge dans une association tenue par une femme blanche. Une femme blanche de peau, mais dont le cœur appartient au continent africain. Ce pays est le sien même si son corps n'en porte pas la couleur. Dans la maison de cette femme, si joliment appelée "La Colombe", sont recueillis des enfants abandonnés et meurtris par la guerre civile qui fait rage à l'extérieur. Le lecteur reprend donc là où l'histoire s'était arrêtée.

Justement, un enfant-soldat vient d'arriver à la maison. Ayané n'ose encore y croire, mais il se pourrait bien que derrière ces blessures se dessine le visage d'Epa. Un enfant d'Eku. Un des neuf.
Epa se réveille, et après avoir reconnu Ayané, cette fille de l'étrangère, le voici qui commence à raconter ce qu'il vient de vivre. Du moment où il est parti du village jusqu'à son arrivée à l'association. Inutile de vous dire que c'est un chant salvateur qui s'élève de la gorge d'Epa, salvateur puisque cet adolescent se doit de transmettre aux autres l'histoire de son pays, voire du Continent pour pouvoir survivre. Il est aussi préjudiciable pour la société  d'oublier et de se tourner vers l'avenir tant que la blessure du passé est encore trop présente.
Le passé est une force qu'il est bon de connaître et de dire.
Les épisodes racontés ne ménagent pas vraiment de détails, mais c'est un détour indispensable pour bien comprendre ce continent. On ne peut ressentir qu'un profond dégoût lorsque certains faits sont racontés, mais à quoi bon se voiler la face quand cela est vraiment arrivé ? Ici l'existence repose sur un gouffre,  écrit le narrateur. Mais comment penser autrement face à de telles ignominies ? Souvent, il ne suffit que de dix minutes aux rebelles pour installer des barbelés entre un enfant et son avenir.
Et une vie entière ne sera pas assez longue pour oublier : Ces assassinats nous habiteraient. Ils seraient en nous, comme un mal incurable. Rien ne nous guérirait plus. En sanglotant, j'ai songé que nous n'avions plus notre place à Eku. Et moi le premier. J'avais tellement voulu rejoindre ces Forces du changement ... Je me suis revu, bombant le torse, marchant vers Isilo, la nuit où il nous a agressés. J'étais fier de lui servir d'interprète. Honoré de faire allégeance à son projet. Au fond tout était de ma faute. J'avais ouvert les portes du Mal ...
Epa poursuit son récit, celui des "Embrasements" comme le montre le titre du chapitre suivant. C'est le chapitre de l'incandescence, de la violence.
Puis, l'histoire s'arrêtera durant le temps d'un chapitre, avec de nouvelles exhalaisons.
D'où viennent ces dernières ? D'où sortent-elles ? Elles semblent venir d'âmes errantes : On s'était emparé de nos corps, mais nous préservions nos âmes.
En fait, il s'agit de ces hommes qui disent que le passé le plus amer ne peut être ignoré, ils incarnent le cri de San Ko Fa.  Ce sont ces hommes qui ont vécu la traite et qui sont morts durant le traversée. Les voici de retour sur le continent africain.

A travers ces récits à plusieurs voix, ce roman montre à quel point l'esclavage colonial a marqué ce contient. Ces exhalaisons, ce sont les voix de ces hommes morts durant la traversée à fond de cale.  Les Aubes écarlates leur donne enfin une Voix pour faire entendre leur cri. Voilà pourquoi le premier chapitre est rythmé comme un chant. C'est une véritable sépulture qu'offre ce livre ou du moins c'est un appel à ériger un monument pour ces hommes morts lors de cette traite. Tant que ce passé restera dans les limbes de l'oubli, il sera impossible selon l'auteur d'aborder sereinement l'avenir.
Mais la route est longue encore pour que les hommes de ce continent comprennent l'utilité de ce passé : le monde pouvait-il comprendre tout cela ? La jeune femme en doutait. Le Continent lui-même n'était pas culturellement outillé pour venir à bout de ses fièvres qui le terrassaient. Généralement, lorsqu'une personne souffrait d'un mal autre que physique, on parlait immédiatement d'envoûtements, de sorcellerie, d'attaques mystiques.
Pouvait-on guérir définitivement d'un mal sans nom ?

C'est donc un continent où le renversement des valeurs a eu lieu que ce roman nous peint. Un continent où les voleurs qui gouvernent ce pays ne sont jamais sanctionnés (...) Et puisque ceux qui commandent dans ce pays sont aussi des assassins impunis, le peuple les imite, fait foule pour tuer.
C'est donc un peuple qui délaisse ses morts, dont la vue ne dérange plus personne.
Un continent voué à l'échec.
Sauf si quelqu'un entend la voix de ces âmes errantes et prend la place d'un messager. La Parole peut alors être entendue. Cette voix sera celle d'Epupa. Elle reprendra alors un poème de Birago Diop :
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit (...)
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule.

L'espoir vient peut-être de cette personne.
Sankofa, dit-elle, pour qu'ils habitent notre mémoire. Sankofa ! Pour que le passé nous enseigne qui nous sommes à présent.
(...) Ne crains pas de cheminer vers l'origine ! Ensuite seulement tu pourras te déployer !

Voici donc un roman qui montre le cheminement d'un peuple, de ses errances jusqu'au potentiel apaisement, comme peut le symboliser  le titre "Coulées" du dernier chapitre. Cette eau qui laverait ce continent de ses douleurs.
C'est aussi un livre qui parle de déracinement. Ayané est une jeune femme qui n'est toujours pas acceptée par les siens, elle reste la fille de l'étrangère. Cette histoire est donc aussi la sienne, autant que celle du Continent.
C'est donc un roman ancré dans la Terre, un roman tellurique.
Comment rester insensible à ce chant, à cette souffrance que Léonora Miano a su faire remonter au plus profond d'elle-même. Et puis, même si ce livre parle bien-sûr du continent africain, de la partie subsaharienne, il tend aussi à l'universel.
Léonora Miano fait partie de ces auteurs dont la profondeur d'écriture n'est plus à démontrer, et dont la musique m'envoûte à chaque fois.

Ed. Plon, 275p, 18€90, Août 2009

Pour terminer, vous pouvez écouter "Sankofa" de Cassandra Wilson.



Je remercie 2903708337_0b674b5708 de m'avoir fait découvrir ce livre de la rentrée littéraire. Ulike s'est associé avec le site Chroniques de la rentrée littéraire : vous retrouverez mon billet en intégralité sur ce site.

06 août 2009

La mécanique du coeur de Mathias Malzieu

mecaniquepocheLove is dangerous for your tiny heart : voici la douce mélodie qui a bercé Little Jack durant son enfance.
C'est un enfant fragile, né le jour le plus froid du monde. De sa mère, il n'a aucun souvenir puisqu'elle l'a abandonné dès l'accouchement terminé. C'est Madeleine la sage femme qui l'a donc recueilli. Une femme qui passe son temps à réparer les hommes. Un brin sorcière, un brin fée, elle vit sur une maison posée en équilibre sur le plus haute colline d'Edimbourg à l'écart des villageois.
C'est Madeleine qui a aidé la mère de Jack à accoucher, et aussitôt le bébé sorti, celle-ci a vite vu  que son cœur était bien fragile. Aussi lui en greffe-t-elle  un  mécanique, juste au-dessus de l'autre.
Mais ce cœur est soumis à certaines règles :
Premièrement ne touche pas à tes aiguilles
Deuxièmement ta colère tu devras maîtriser
Et surtout ne jamais oublier quoi qu'il arrive, ne jamais te laisser tomber amoureux 

Car alors pour toujours à l'horloge de ton cœur
La grande aiguille des heures transpercera ta peau
Explosera l'horloge, imploseront tes os, la mécanique du cœur sera brisée de nouveau.

Le temps passe, Jack reste bien au chaud dans la maison de Madeleine, mais le jour de son dixième anniversaire, Madeleine lui propose de découvrir la ville d'Edimbourg. C'est l'Amérique pour Little Jack ! Un nouveau monde s'ouvre à lui !
Et ce qu'il s'apprête à voir sera au-delà de ses espérances !
Au détour d'une rue, il entend la musique d'un orgue de Barbarie, puis apparaît une minuscule fille avec des airs d'arbre en fleur qui s'avance devant l'instrument de musique et commence à chanter.
Le cœur de Little Jack s'emballe alors : il vient de tomber amoureux de cette fille ...

Après avoir été charmée par l'émouvante histoire de Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi, un an plus tard je réitère l'aventure avec le deuxième livre de ce auteur polyvalent.
D'entrée, le lecteur replonge dans l'univers si particulier, à la Burton ou à la Carroll comme diront certains : c'est une froide nuit d'hiver les fontaines se changent une à une en bouquets de glace. L'ancienne rivière, habituellement si sérieuse dans son rôle de rivière, s'est déguisée en lac de sucre de glace qui s'étend jusqu'à la mer. Le fracas du ressac sonne comme des vitres brisées. Le givre fait des merveilles en pailletant le corps des chats ...
Le décor est planté. Un décor qui pourrait très bien être celui d'un conte si l'histoire n'était ni datée (16 avril 1874) ni localisée (Edimbourg). D'ailleurs, la date n'est pas sortie du chapeau du narrateur par hasard, puisque Mathias Malzieu est né le 16 avril 1974 ... l'histoire sera peut-être alors un miroir déformé de sa propre vie, une vision enfantine ou fantasmagorique.
Les personnages sont  hors norme : Madeleine permet à des prostituées d'accoucher, Little Jack a tout du petit oisillon tombé du nid, et sa pendule en bois greffée sur son cœur lui donne un petit aspect monstrueux, mais aussi si  terriblement attachant, et les amis de Madeleine sont tous plus ou moins rejetés par la société. Des gens abîmés par la vie mais au grand cœur.

1601690106Même si cela ne se voit pas dans le résumé, c'est un roman d'apprentissage, voire même par certains côtés un roman picaresque. En effet, le héros ressemble à un picaro puisqu'il est  de condition sociale basse, l'intrigue reste sombre et pessimiste malgré quelques passages heureux et un certain déterminisme semble s'échapper de cette histoire.
Par certains côtés, c'est aussi une fausse autobiographie : tout d'abord Jack est né le même jour et le même mois que Matthias Malzieu, ensuite la Miss Acacia a des traits d'Olivia Ruiz (la chanteuse qui partage la vie de l'auteur).
Voici donc une œuvre qui semble mélanger plusieurs genres : fausse autobiographie, roman picaresque ou d'apprentissage et conte. Si on ajoute à cela l'album que l'auteur a sorti en même temps que le livre, nous avons donc bien ici une œuvre originale et plus complexe qu'elle n'en a l'air. D'ailleurs, je l'ai trouvée bien mieux construite que son premier livre : même s'il m'avait énormément plu, la fin était moins bien construite que le reste du livre, et dans ce deuxième livre ce défaut n'apparaît pas. Cela dit, son précédent livre m'avait plus émue ... comme ne pas l'être d'ailleurs ?

En ouvrant ce livre, le lecteur pénètrera donc dans un univers inquiétant, onirique dans lequel un héros fragile mais persévérant fera tout par amour. Car après tout, ce livre est aussi un bel hymne à l'amour.

Ed. J'ai Lu, 156 pages, 5€60

Gio l'a lu et a aimé le style de ce livre, Le petit mouton s'est ennuyé à la fin de l'œuvre.

Et je ne peux que vous conseiller d'écouter l'album de Dionysos, cliquez ici pour voir le clic de l'Homme sans trucage avec la belle voix de Jean Rochefort.
D'autres voix viennent s'ajouter à celle de Mathias Malzieu : Emily Loizeau, Olivia Ruiz, Grand Corps malade, Eric Cantona, Arthur H.

Posté par Leiloona à 14:12 - Chez J'ai lu - Commentaires [51] - Permalien [#]
Tags : , ,

02 août 2009

La méthode Mila de Lydie Salvayre

10137_mediumPeut-on de nos jours appliquer à la lettre le discours de la méthode de Descartes ? C'est dans ce livre, mi-roman mi-lettre ouverte qu'un quadragénaire va démonter point point la méthode de Descartes.
Mais pourquoi un homme souhaiterait-il suivre cette méthode de nos jours ?
Tout commence par une mère qui appelle le narrateur un soir. C'est une mère qui a mal, qui souffre de voir son corps vieillir. Une mère qui voudrait le soutien de son fils dans ces moments difficiles.
Ce fils, qui est un homme depuis longtemps, accepte qu'ils cohabitent ensemble. Comme au bon vieux temps. Pourtant l'état de la mère se dégrade rapidement. Lui donner à manger, l'habiller, l'accompagner aux toilettes puis l'essuyer, se lever la nuit pour la rassurer.
Cet homme ne vit bientôt plus que pour sa mère. Il étouffe, là, dans cet appartement où le mot "Intimité" ne semble plus avoir de sens.
C'est alors que notre homme se demande s'il n'existerait pas des livres de philosophie qui prépareraient à cette déchéance brutale : Maman, je le découvre ce jour-là, ne se déplace plus qu'au moyen d'une canne. De la voir avancer ainsi, à pas petits et tâtonnants, je sens soudain le sol se dérober sous mes pieds. Mais je me ressaisis. Je prends ma mère à mon bras. Je la soutiens. A moins que ce ne soit l'inverse.
C'est donc un homme qui voit s'inverser le cours des choses. C'est à lui maintenant de prendre soin d'elle, de la prendre sous son aile.
Malheureusement la cohabitation se passe pas bien. Il étouffe, elle geint. Et plus elle se plaint, plus il étouffe. Le cercle vicieux se met en place et bientôt sa mère l'exaspère. Maman oublie sa vie comme on oublie sa clé.
D'où le recours à Descartes.
Mais ce philosophe semble s'être trompé sur toute la ligne. Le narrateur pense que Descartes a ignoré de l'homme sa mélancolie, son goût du tragique, ses lubies, ses guimauves et ses petits grabuges intérieurs, (...) bref de quels sanglots il était fait.
Alors que tout semblait perdu, voici que le narrateur fait la connaissance de Mila, un brin extravertie sur les bords, une voyante affublée d'un turban de gitane, et aux yeux qui respirent la bonté.
Mila ne sait pas qu'elle possède une méthode et pourtant ce sera sa façon de vivre qui laisse entrevoir à notre quadragénaire un monde meilleur ... c'est la méthode Mila.

En lisant ce résumé, vous pourriez vous dire que ce livre n'est pas une  partie de plaisir, et pourtant il n'est pas triste du tout ! Au contraire, même ! Étonnamment j'aurais pu en vouloir à cet homme qui en veut à sa mère de devenir vieille, de ne plus être l'image de la mère idéale.
En somme, ce livre est aussi l'apprentissage de la vie qui raconte comment un homme réussit enfin à 40 ans à couper le cordon ombilical. Jamais je ne me suis dit que le narrateur exagérait, j'ai même trouvé certains passages assez drôles comme par exemple voir cet homme s'acharner à démonter point par point la doctrine de Descartes. "Je pense donc j'essuie", dit-il ironiquement quand sa mère renverse pour la énième fois sa tasse.
Et cette Mila est tout simplement extraordinaire. Même si elle ne le sait pas.  Mais c'est le propre des gens extraordinaires, je crois. Son extravagance et sa façon de voir la vie seraient presque une leçon de vie ! Et finalement voir ce quadra' découvrir la vie donne le sourire aux lèvres.
Je retrouvais le sentiment de vivre, tandis que, de conserve, j'entamais mentalement la réfutation de votre œuvre et réapprenais lentement le goût du monde. Ces trois événements étaient-ils ou non liés ? Je ne saurais le dire. mais le fait est qu'en moi ils s'entrelaçaient et s'entrexaltaient continûment.

Ed. Points, 6€50, 212 pages.

Sur remue.net : La vision du monde de Lydie Salvayre, qui exerce la profession de pédopsychiatre en banlieue parisienne, n’a rien de lénifiant. Elle n’ignore pas le malheur des hommes (racisme ordinaire, violence, folie) qu’elle évoque avec des accents d’indignation sarcastique. Quant à son énergie, sa générosité et sa fantaisie, elles trouvent à s’exprimer dans son éloge final du baroque, du désordre vivant, de l’élan sans mesure vers l’impossible et surtout de l’amour, qui est un miracle. Un miracle inséparable de la raison comme le ciel de la terre, mais brouillards compris. C’est la méthode Mila. Ou la méthode Salvayre !

Posté par Leiloona à 13:00 - Chez Points - Commentaires [21] - Permalien [#]
Tags : , ,

25 juillet 2009

Azilis, l'épée de la liberté de Valérie Guinot

Nous sommes en 477 en Gaule, près de la frontière armoricaine. Azilis, notre héroïne, est une  adolescente issue d'une riche famille. Malgré sa condition sociale, elle aime enfiler des braies (l'ancêtre du pantalon) ou encoreazilisT1VG chevaucher la forêt gauloise, en compagnie de son fidèle esclave Kian, et ce malgré l'interdiction de son frère aîné. Il  ne voit pas d'un bon œil les escapades de sa sœur : il aimerait plutôt la voir marier à son ami Lucius, car avec lui elle serait enfin bien éduquée.
Depuis la mort de sa femme, le père d'Azilis ne vit plus. Il survit plutôt et passe son temps à boire. C'est donc une famille dont le tableau n'est pas tout rose ... d'où les nombreuses escapades d'Azilis : elle a soif de liberté. La jeune fille  a deux autres frères : l'un est Ninian son frère jumeau, il est parti faire une retraite sur le mont Tumba (le mont Saint-Michel) et l'autre est Caius, il se bat actuellement aux côtés d'Arturus, un chef breton, contre les Saxons.
Pour l'instant, Azilis aime sa vie, même si elle sait qu'à la mort de son père, son frère la forcera à se marier avec Lucius. Pour le moment, elle aime se balader et aussi rendre visite à l'ancienne de la forêt qui lui enseigne le pouvoir des plantes : selon l'ancienne, la jeune fille aurait un don en elle, un don qu'elle devra apprendre à maîtriser.
Un jour, au retour d'une des ses balades, son cousin Aneurin parti il y a quelques années est de nouveau à la villa ! Azilis est instantanément charmée par sa voix de barde ! Lui qui revient d'Orient a de nombreuses histoires à raconter, et surtout il a une mission à mener à bien : l'épée Kaledvour qu'il a forgée à Constantinople doit être remise à Ambrosius le roi de Bretagne ...

Cela fait un petit moment que ce livre est dans ma PAL. De lui, je me souvenais juste que c'était Anne qui me l'avait recommandé, mais je ne me souvenais plus du tout de l'histoire. Aussi, c'est vierge de toute attente que je l'ai ouvert. De fil en aiguille je me suis souvenue de l'intrigue, surtout quand Caius écrit dans  une lettre qu'il obéit aux ordres d'un certain Arturus. Mais le lecteur ne doit pas s'attendre à se trouver nez à nez avec Arturus dès les premières pages. Ici, il s'agit plutôt de l'époque antérieure aux légendes arthuriennes.
Le début du livre est assez classique : une jeune fille assez farouche qui n'en fait qu'à sa tête est charmée par un autre jeune homme assez mystérieux et souhaite en savoir davantage sur lui ... mais ces facilités se laissent rapidement oublier tant le rythme du récit est haletant. Le découpage des chapitres pousse le lecteur à tourner les pages frénétiquement et l'intrigue se complique assez pour qu'on évite l'écueil de la jeune fille qui tombe amoureuse de son mystérieux cousin. L'amour ne prend donc pas une place importante, même si ce sentiment semble être le moteur d'Azilis pour un temps.
Ainsi si l'amour est bien présent (avec toutes les interrogations qu'une jeune fille peut se poser), c'est aussi un roman d'aventures bien construit : les combats et le suspens ne manquent pas.
Le petit plus de cette histoire ?
Valérie Guinot est tombée dans la marmite des légendes arthuriennes très tôt, et elle a même fait une thèse sur la reine Guenièvre. Aussi, les différentes références historiques (pas du tout assommantes) sont vraiment un plus pour ce livre jeunesse.
Une jolie façon d'entrer dans le cycle arthurien.

Ed. Rageot, 426 pages, 16 €

Le tome 2 devrait sortir bientôt (et j'espère que sa sortie est imminente car j'ai vraiment envie de connaître la suite des aventures d'Azilis !)
Merci Anne pour cette découverte !

09 juillet 2009

Mangez-le si vous voulez de Teulé

mangez_leAlain de Nonéys était loin de se douter qu'en se rendant à la foire de Hautefaye, il n'en sortirait pas vivant. En deux heures, la foule va s'acharner sur cet homme, réputé bon, jusqu'à goûter à sa graisse qui tombera de son bûcher.
C'est une véritable horreur dont l'auteur a voulu rendre compte ici. Une horreur qui n'est pas née d'une  imagination tordue puisque ces faits se sont bien déroulés en France au XIXème siècle.
Là où la réalité dépasse de loin la fiction.
Comment, comment ces villageois en sont-ils arrivés là ? Pourquoi un tel acharnement de la part de tout un village ?

En ouvrant ce livre, le lecteur n'attend aucun suspens puisque l'ensemble de l'histoire est donnée sur la quatrième de couverture. Dans ce roman, il s'agit plutôt d'éclaircir cet acte barbare en le racontant.
Les temps sont troubles car la France venait tout juste de déclarer un mois plus tôt la guerre à la Prusse, les esprits sont échauffés par le soleil lourd du mois d'août et il suffit d'un rien pour que la poudre prenne feu.
Chaque chapitre s'ouvre sur un plan du village qui suit la lente progression du massacre. Le lecteur est tel un témoin muet du massacre. Hormis quelques incursions dans la tête d'Alain, le lecteur regarde la scène en spectateur, impuissant.
Le plus souvent, la narration est neutre car elle s'en tient aux détails. Elle est agrémentée de nombreux dialogues : elle semble se dérouler sous nos yeux. Le lecteur palpe presque l'atmosphère complètement survoltée du village.
On ne peut que prendre en pitié ce pauvre Alain, et pourtant le narrateur n'a pas joué la carte du pathos. Seule la scène d'amour semble avoir été développée à l'extrême, comme s'il fallait associer la violence à la sexualité. Peut-être pour montrer la bestialité de l'homme ?
Aussi suis-je tentée de me demander quelle est l'intention de l'auteur en écrivant ce livre. Souhaite-t-il faire passer un message, montrer la cruauté de l'homme ou encore la folie qui peut parfois atteindre ce dernier ? Peut-on y voir un parallèle avec l'époque actuelle ?
Je doute que la description d'une telle violence soit faite uniquement pour le plaisir d'être racontée car je ne pense pas qu'on puisse ressentir autre chose que du dégoût en lisant cette histoire vraie.
D'ailleurs, en le lisant, j'ai parfois douté de la pugnacité d'Alain. Alors que je le croyais déjà mort (ou évanoui), le voici qui se relève et se regarde dans la glace avant de sombrer à un nouveau coup. L'auteur aurait-il brodé autour du récit historique ? C'est vrai que le livre est présenté comme un roman, et non un récit historique. Mais alors, quel intérêt broder autour de ce massacre ? La société actuelle n'induirait-elle pas une escalade vers l'horreur ? Ce sera à celui qui sera le plus ignoble ?
Je voulais lire un roman historique, mais je crois bien m'être trompée de cible ...

Ed. Julliard, 130p, 17€

Je remercie le blogobookih8de m'avoir envoyé ce livre (cliquez sur la bannière pour accéder au site).

Charlotte l'a lu comme un bijou d'humour noir (nous avons donc eu des lectures totalement différentes.), Stéphie l'a lu elle aussi et elle pense qu'elle oubliera très vite cette histoire, c'est le livre de Teulé préféré de Ys.

Posté par Leiloona à 20:14 - Chez Julliard - Commentaires [49] - Permalien [#]
Tags : , , ,
« Accueil  1  2  3  4   Page suivante »