Souvenez-vous : il y a un peu moins d'un mois, je vous parlais d'un nouveau prix littéraire.
Encore ?, entends-je dire dans le fond.
Oui, sauf que là, les internautes peuvent être actifs dans la sélection des œuvres retenues. En devenant cliconautes (c'est beau comme mot, il ne manque plus qu'un Jason à la barre !), vous, internautes, pouvez sélectionner certains de vos coups de cœur de la rentrée, ou au contraire, éviter qu'une daube œuvre qui n'aurait pas retenu votre attention soit sélectionnée.
Une fois le tri terminé (il suffit pour cela de cliquer sur les petites étoiles du site des Chroniques de la rentrée littéraire), 13 livres ont vaillamment tiré leur épingle du jeu.
Livres que voici :
Les romans français :
Le grand exil de Franck Pavloff
La perrita d’Isabelle Condou
Conquistadors d’Eric Vuillard
Enclave de Philippe Carrese
Les romans étrangers :
Les aubes écarlates de Léonora Miano
La clé de l’abime de José Carlos Somoza
Le livre des choses perdues de John Connolly
Histoire de mes assassins de Tarun J. Tejpal
Les premiers romans :
L’éclat du diamant de John Marcus
L’invisible de Pascal Janoviak
L’homme de cinq heures de Gilles Heuré
La peine du menuisier de Marie Le Gall
Le livre des nuages de Chloe Aridis
A partir du moment où j'ai reçu ces livres, j'ai été projetée dans une autre dimension : les mots devenaient ma nouvelle patrie et mon nouveau compagnon pour quelques semaines. Souvent la traversée fut difficile : il fallait concilier le temps imparti avec une certaine qualité de lecture tout de même. Très vite, certains livres se sont détachés de cette sélection. D'autres ne resteront malheureusement pas dans mon top ten.
Puis, le jury de ce prix s'est réuni pour délibérer. Il y eut quelques cheveux arrachés, des visages griffés, des pieds écrasés, mais en cette démocratie littéraire ©David Abiker le vote nous a départagés.
Voici donc les résultats (j'espère que pour la lecture de ce billet, vous avez mis votre smoking ou fait votre brushing !)
Dans la catégorie Romans français : La Perrita d'Isabelle Condou !
Dans la catégorie Romans étrangers : Le Livre des choses perdues de John Connolly !
Dans la catégorie Premiers Romans : L'Homme de cinq heures de Gilles Heuré !
Dans la catégorie Prix spécial du jury (comme à Cannes, on se la pète un peu, oui, oui) : Conquistadors d'Eric Vuillard !
Récapitulatif des avis du jury avec ce petit diaporama :
1er Grand Prix Littéraire Du Web : La sélection
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(Si vous voulez, on peut faire un jeu qui consisterait à retrouver mes phrases : il paraît qu'on reconnaît mon style.)
Cette soirée de remise de prix, placée sous l'égide de David Abiker, a permis de voir deux des auteurs primés.
Gilles Heuré a expliqué comment l'idée de son premier roman lui était venue : depuis son passage en prépa, après avoir entendu dire que la fameuse phrase "La Marquise sortit à cinq heures" ne pouvait se trouver dans un nouveau roman, qu'au contraire cette phrase symbolisait un roman balzacien et daté, Gilles Heuré a commencé à noter toutes les occurrences de cette heure. Que ce soit en littérature, en peinture, au cinéma etc.
Cet historien de formation a donc eu au fil du temps une compilation assez importante sur ces "cinq heures du soir". C'est alors qu'il eut l'idée de broder une fiction autour.
Ensuite, ce fut Isabelle Condou qui vint nous parler de sa Perrita. C'est une femme émue de l'accueil de son roman qui est venue nous parler. Une femme touchée par ce bébé qu'elle avait vu s'envoler de ses propres ailes. Si je n'avais pas lu son roman, je crois qu'elle m'aurait donné envie de le découvrir.
Connolly, actuellement à New-York, ne pouvait être là, mais son éditeur le représentait avec un mail à la main.
Vuillard n'était pas là pour cette remise de prix.
Voici comment se termine cette soirée. Elle m'a permis de revoir les membres du jury, qui comme moi ont lu cette douzaine de livres : Stéphie, Fashion, Tilly, mais aussi de revoir des blogueuses comme Amanda et Lancellau et de connaître Ori.
Dernière petite chose. Qui dit prix, dit bandeau. Celui du Grand Prix littéraire du Web est rouge, et le voici :
Le site des Chroniques de la rentrée littéraire remet ça pour la rentrée littéraire du mois de janvier. Si vous voulez suivre ce prix et y participer, rendez-vous le moment venu sur leur site ici.
Quand en janvier 1945, les Allemands prirent peur de l'avancée des chars soviétiques, des camps furent abandonnés. Après des années de captivité et de soumission, les détenus de ces camps étaient enfin libres !
Libres de sortir, de passer de l'autre côté de cette barrière, de franchir ces barbelés qui étaient pour ces détenus leur seule ligne d'horizon.
Libres de bouger comme bon leur semblait !
Au début, ils n'osèrent pas. Ils n'y croyaient pas vraiment. Cela s'était passé si vite ! Peut-être était-ce un piège des Allemands eux-mêmes ? Peut-être était-ce une machination pour leur donner une fausse joie ? Mais non. Il fallait bien se rendre à l'évidence : ils étaient bien partis.
Les détenus de ce récit font partie d'un camp de travailleurs. Même si les conditions de vie n'ont rien d'idyllique, leur sort n'est pas comparable aux détenus des camps polonais. Ici en Slovaquie, les détenus ne sont pas devenus des fantômes vivants.
En fait, ce camp était à l'origine un bordel. Des femmes blondes aux yeux bleus, de type aryen donc, qui avaient sauvé leur peau en échange de leur enveloppe charnelle y avaient été amenées. Puis, avec le temps, une usine de cercueils avait vu le jour, et avec elle des travailleurs.
Ces hommes et ces femmes viennent donc tout juste de goûter à la liberté. Certains enfants nés en captivité ne savent même pas quelle herbe pousse derrière les barrières du camp.
Une fois la surprise passée, les détenus osent mettre un pied en dehors. Mais très vite, les voici confrontés à un problème de taille : les Allemands ont miné le pont, unique échappatoire.
Alors, ces hommes qui pensaient être libres sont obligés de rester dans ce camp. Dans cette enclave.
Une vie sans geôliers va commencer.
Ils doivent s'organiser le plus vite possible s'ils ne veulent pas mourir : trouver un chef, de la nourriture, se chauffer ...
Déjà des figures fortes jaillissent : Dansko paraît être le meilleur pour devenir leur commandant.
Mais comment éviter les débordements ? Ces hommes si longtemps avilis peuvent-ils suivre un nouveau chef ? Et ce meneur réussira-t-il à sauver ce petit groupe ? Dankso est-il vraiment le meilleur dans ce rôle ?
Voici un roman découpé en cinq chapitres, qui durent chacun une journée, comme plusieurs petites tragédies dont les écrous se mettraient en place un à un .
Même s'il s'agit de l'après libération d'un camp, ces hommes luttent toujours pour survivre. C'est donc un microcosme qui se met très vite en place : comme dans n'importe quelle société, un chef est désigné, puis des conseillers. A eux de gérer le camp. Il est intéressant de voir comment chacun tente de prendre ses marques dans ce système provisoire, voire de s'imposer.
C'est Matthias un jeune adolescent, dit Eide -le lézard-, qui nous raconte cette histoire. C'est lui le scribe qui retrace les différentes journées. Le lecteur suivra donc ses pensées tout au long du livre.
Ce camp, cette enclave plutôt, a tout des Enfers antiques : c'est un lieu clos, où règnent certaines tentations comme la nourriture qu'on ne doit pas toucher trop avidement sous peine de voir son estomac éclater. Ainsi, les anciens détenus sont un peu comme le supplicié Tantale qui ne pouvait ni manger ni boire. C'est un lieu cerné par des montagnes et un tunnel, comme l'entrée de Enfers, un lieu où un fleuve infranchissable coule. Fleuve qui pourrait rappeler le Styx, mais sans le passeur Charon malheureusement. Et aux frontières de ce lieu infernal, un animal dont les griffes et les crocs déchiquètent tout sur son passage : un Cerbère des temps modernes.
Il reste tout de même à savoir si, une fois sortis de cette enclave, ces hommes auront droit aux Champs-Elysées (lieu de repos éternel pour les héros) ou au Tartare (lieu de damnation.)
Encore une fois, ce n'est pas un sujet léger. Mais il s'agit avant tout ici de voir ce que l'homme met en place pour survivre dans de telles conditions. Et c'est aussi un roman plein d'espoir puisque Matthias, un adolescent qui symbolise l'avenir, ne cesse de vouloir sortir de cet Enfer.
Ed. Plon, 313 pages, 20 €
Lu dans le cadre du Prix des Chroniques de la rentrée littéraire.
20 Minutes : Exploitant jalousies entre classes sociales, tensions raciales et
sexuelles au sein du camp, Dankso crée un mélange entre royaume féodal
et dictature totalitaire, hanté par la présence fantomatique des nazis,
restés dans le camp par le biais de leurs chats. En un roman qui se lit
d'une traite, Carrese nous interroge sur le despotisme. Et, surtout,
sur la responsabilité des hommes libres qui, par lâcheté,
méconnaissance ou épuisement, le laissent prospérer.
Le Figaro : Un récit palpitant d'une aventure hors norme, écrit avec la simplicité et la délicatesse qu'impose le maniement de la dynamite.
La Perrita, "la petite chienne", n'est pas un roman sur les canidés. Bien qu'il y ait un passage émouvant sur une chienne abandonnée dans cette histoire.
Non, La Perrita serait plutôt une figure qui traverse ce roman de part en part. L'image d'une personne absente mais qui fixe irrémédiablement plusieurs destins.
Nous sommes en Argentine, en 1977, la veille de Noël.
Ernestina termine les derniers préparatifs pour le réveillon. Son fils Juan et sa femme Elena fêteront Noël avec eux le lendemain. Elena est alors enceinte de six mois et une belle amitié lie les deux femmes car Elena a un peu remplacé ses parents par Ernestina. : une maman de substitution.
Il est prévu que Juan arrive avec elle par le bus de 9 heures. Mais, le lendemain, aucun visage familier ne descend du bus. Et plus les heures tournent, plus il faut se rendre à l'évidence : Juan et sa femme ont disparu.
En parallèle, le lecteur suit une autre famille. Un chapitre, une famille. Dans celle-ci, le niveau de vie n'est pas le même. Ce sont des citadins aisés et le mari est un militaire de la junte. Violetta pourrait être une femme comblée si le ciel lui donnait l'opportunité de devenir mère. Malheureusement ce corps reste plat. Et ce ventre plat la fait sombrer dans une détresse incommensurable. Un jour, on lui souffle à l'oreille que son militaire de mari pourrait bien l'aider à trouver un bébé. Avec ses relations, rien de plus facile. C'est alors qu'elle commence de nouveau à espérer.
Dans cette Argentine des années 70, un pays secoué par la dictature, la vie d'Ernestina a basculé en ce jour de Noël. Difficile de combler cette attente, difficile de ne pas se retourner quand la clochette du jardin tintinnabule. Peut-être est-ce son fils qui revient ? Et le bébé d'Elena ? Qu'est-il devenu ?
C'est un abîme qui vient de s'ouvrir. Mais il faut continuer de vivre ...
Mais ce récit, bien qu'il soit terrible, ne tombe jamais dans le pathos. Il s'agit de décrire ici la vie d'une famille dont un membre a disparu.
Combien étaient-ils à disparaître dans ces années-là ?
Et puis, dans la famille de Violetta, le temps est plutôt aux sourires. Cette petite fille aux yeux bleus immenses, Malvina, qui vient d'arriver chez Violetta est source de joie : Mais il émanait de cette petite chose une telle chaleur que Violetta pensa immédiatement que jamais plus elle ne pourrait la lâcher malgré les cris ininterrompus et ces petites mains qui s'agitèrent dans le vide, sur le trajet du retour, sans vouloir se saisir du doigt qui lui était offert.
Un roman sur l'absence et l'attente. Chez l'une cette attente sera longue, chez l'autre l'absence sera entièrement comblée par un petit être. Cette opposition ne s'arrête pas là. La maternité joue aussi un grand rôle dans ce roman. Ernestina perd son fils Juan le jour de Noël, et quelques mois plus tard, voici que Violetta devient mère : A l'instant où il prit sa main, Violetta sut que l'enfant viendrait. La violence de sa joie était telle que les larmes se bousculaient dans les plis de son rire.
Pour résumer, c'est un récit émouvant qui dessine une carte réaliste de cette période noire de l'Argentine.
Ernestina arriva par la rue San Martin, monta sur le parvis de la cathédrale et s'appuya à l'un des piliers d'où les militaires qui surveillaient la place ne pouvaient guère la soupçonner. Que s'était-elle imaginée ? Une bande de quelques femmes agitées, peut-être, hurlant et gesticulant, la bave aux lèvres comme les sorcières qu'avait peintes l'Inquisition ? Dieu, que la ronde était grande ! Parmi la foule qui marchait dignement dominait le blanc des foulards qui recouvraient la tête de centaines de femmes. Femmes qui n'avaient rien de folles sinon le regard égaré que donne un immense chagrin. Combien d'enfants manquaient à l'appel ?
Ed. Plon, 294 pages, 20 €
Lau : Isabelle Condou nous offre un roman juste qui alterne les voix de ces deux femmes en souffrance qui, en attente de cet événement, font le point sur leur vie. Pour Cathulu, c'est une belle découverte.
Cuné : On ressent intimement chaque secousse, on vibre à l'unisson. Un vrai
drame, des faits historiques indéniables mal connus en France. Antigone est tombée en amour pour cette plume. Pour Stéphie, c'est une histoire dure mais écrite avec beaucoup de douceurs et qui sonne juste.
Avec ce livre, je termine le Challenge 2 % littéraire.
Je lirai d'autres livres de la rentrée littéraire, mais je ne rempile pas pour le 3 %.
En Allemagne, dans un futur indéterminé, un agent du Grand Train vient d'arriver sur son lieu de travail. Il repense encore aux paroles bien énigmatiques que sa fille Yun a prononcées ce matin : Tu partais dans un train très sombre et tu ne revenais jamais.
Ce n'était qu'un rêve, se persuade-t-il.
Malgré tout, arrivé à la septième section de ce train gigantesque, voici qu'il aperçoit un passager particulier. Il ne connait pas encore son nom, mais il fera bientôt la connaissance de Klaus Siegel. Comme cet homme lève la main, il se dirige vers lui en lui demandant s'il peut lui venir en aide.
- Tu feras l'affaire, dit le jeune homme en acquiesçant lentement.
C'est à partir de ce moment que tout bascule, que ce passager dévoile une bombe artisanale sous son manteau.
Il aurait avant tout un message à transmettre. Drôle de messager tout de même. Daniel Kean pense de nouveau aux paroles de sa fille, paroles de bien mauvais augures.
Bientôt, l'ensemble de la sécurité est sur le pied de guerre. Dans son oreillette, Daniel apprend que Klaus a bien une bombe sur lui. Bombe qui se déclenchera si son pouce appuie sur un cable. Il est donc inutile de viser cet homme à distance, cela ne ferait qu'accélérer les choses.
Mais Klaus ne semble préoccupé que par ce message qu'il doit dire à Daniel. Un message qu'il ne devra révéler à personne. Jamais.
Un premier chapitre haletant, qui propulse d'emblée le lecteur dans cet énorme train. On ne connait encore rien de Daniel, mais on s'est déjà attaché à lui, à cet homme très simple qui ne vit que pour sa femme et sa fille.
Autour de lui, gravite un monde hostile. Un monde où il semble difficile de s'éloigner de la ville pour aller dans un parc, un monde à la fois proche du nôtre mais tellement différent !
On ne sait pas à quelle époque se déroule cette histoire. Après la nôtre, c'est certain, puisque dans cet univers les femmes ont perdu la faculté d'enfanter. La majorité est ainsi issue de manipulations génétiques. Très peu de poils, un visage lisse et un corps qui ne vieillit pas. Les hommes biologiques sont en minorité et suscitent un certain dégoût.
Daniel ne le sait pas encore, mais cette rencontre offre les prémisses d'une nouvelle vie remplie de découvertes inattendues et souvent dangereuses.
Ce sera par exemple l'occasion de visiter un pays enfoui sous les eaux ou encore de se frotter à des créatures qui n'ont rien à envier aux divinités grecques chtoniennes.
Des continents vraiment étranges vont s'ouvrir au lecteur, un peu comme dans Voyage au centre de la Terre de Verne, sur lesquels vivent des êtres fantastiques et répugnants.
Mais ce roman n'est pas seulement l'occasion de pénétrer un monde futuriste. Somoza aime déjouer les attentes de ses lecteurs et à cette exploration devaient se mêler d'autres problématiques afin de rendre l'ensemble plus complexe.
Ainsi, la totalité de l'intrigue est portée par une problématique ancestrale : peut-on se reposer sur des écrits bibliques ? Peut-on y croire ?
En effet, dès le début du roman, le lecteur sait que s'opposeront deux conceptions du monde : les croyants et les non-croyants. Cependant ici, ils devront cohabiter et faire route ensemble puisque c'est à Daniel, un non-croyant, que LE message a été donné. Un message transmis par un croyant.
Bien-sûr, ces écrits bibliques n'ont pas grand chose à voir avec la Bible que nous connaissons, puisqu'ils font appel à d'autres mythes. A un univers différent du nôtre correspond une parole divine différente de la nôtre. Malgré tout, l'analogie avec notre monde est assez facile à établir.
C'est donc un monde hostile et profondément pessimiste, peuplé de créatures plus répugnantes les unes que les autres qui s'ouvre à nous. Un monde très largement inspiré de Lovecraft et de son mythe de Cthulhu, et ce même si Somoza ne le mentionne pas une seule fois (enfin, une seule.)
Je ne connais que très peu Lovecraft, je ne pourrai donc pas vous dire si ce roman respire à plein nez ce génie de la science-fiction et de l'horreur. Mais si jamais cette littérature assez particulière ne vous plaît pas plus que ça, je ne suis pas certaine que ce roman vous plaise, car ici la réflexion sur le pouvoir de la littérature ne se révèle qu'à la fin.
Ed. Actes Sud, 380 pages, 22€50
D'autres l'ont déjà lu : Laurence est assez partagée car elle a aimé l'idée de ce roman, mais trouve que l'écriture est en deçà de ce qu'elle a déjà lu de lui, Cuné parle de roman pénétrant, Stéphie parle de délicieuse sensation de vertige et Béné en redemande.
Sur Evène : Trop nombreux, pas suffisamment attachants, les personnages paraissent
écrasés par la lourdeur ambiante, et manquent cruellement de vie. Même
les amateurs de Lovecraft, d'abord enthousiasmés par le point de départ
imaginatif, restent sur leur faim. Une déception à la hauteur du talent
de l'écrivain qui, sans écrire un mauvais livre, n'a pas su aller plus
haut.
Sur Cafard Cosmique : Le lecteur frôle parfois la saturation, croise des scènes à la limite
du ridicule pour être ébloui l’instant d’après par la richesse de
l’univers inventé par Somoza.
Roman lu dans le cadre des
. Challenge 2 % littéraire : 13/14
Jeune avocat de 35 ans, le narrateur vit au Luxembourg et travaille pour un salaire non négligeable. Néanmoins, cette vie ne lui convient pas. C'est un homme qui se sent rejeté. Adolescent, il aurait voulu être un artiste. Un peintre avec une blouse maculée de couleurs, le nez plongé dans la toile ...
Mais sa blouse ressemble plutôt à un costume noir. Et à la place d'un pinceau, il a un attaché-case dans la main.
A force de se sentir transparent, voici qu'un jour, après avoir rencontré un groupe d'hommes peu avenants, il se rend compte qu'il est réellement devenu invisible.
Une nouvelle vie commence pour lui. Il goûte les premiers jours : ils sont pour lui des moments de liberté. Respirer, n'avoir aucune entrave. Et puis très vite, comme c'est un homme frustré, il commence à prendre un certain plaisir à regarder les femmes fraîchement dénudées : Elle était élégamment affalée devant un client, elle cliquait avec nonchalance sur une souris virtuelle, et pendant que je matais son cul le client s'ébahissait devant ce nouvel ordinateur grand comme un dé à coudre.
Ainsi le narrateur, jusqu'à présent repoussé par ces femmes qu'il convoitait, va utiliser cette invisibilité pour en visiter une chez elle. Et il ne se limitera pas à la regarder ...
Cet homme aime s'introduire dans les maisons, il s'adresse même au lecteur en le mettant en garde : Et pensez-y la prochaine fois que vous serez soulagé d'être chez vous, en sécurité dans vos murs, la prochaine fois que vous aurez fait jour le verrou de la salle de bains ... voues n'êtes pas seul, cher lecteur, installé confortablement sur le canapé, couché dans votre lit ... à ce moment précis, chère lectrice, penché sur vous, scrutant, sur votre visage, les réactions que provoquent ces mémoires inouïs ...
Voici un homme qui goûte à ce nouveau pouvoir. Lui, l'homme transparent, a finalement transformé son défaut principal en super pouvoir ...
Malgré tout, c'est aussi un homme qui utilise cette nouvelle faculté pour combler un désir trop peu souvent inassouvi par le passé. Ainsi, ce qu'il adore regarder chez les autres, c'est leur visage au moment de l'orgasme. Vaste programme.
Et puis, parfois ce n'est pas un couple qu'il regarde, mais une jeune fille qui avait l'âge où les adolescentes commencent à être appétissantes, l'âge terrible où elles commencent à troubler l'affection tranquille de leurs pères.
Après les couples, les jeunes filles donc ...
Mais cela est vite lassant pour lui, malgré le côté très subversif et jouissif de ce voyeurisme. Bientôt il suivra un homme, ce qui sera l'occasion pour lui de fuir encore plus ce monde qu'il déteste ...
S'il fallait qualifier le style de ce premier roman, j'emploierais le mot "moderne". Les phrases ne sont guère musicales et de facture très simple. De temps en temps des mots vulgaires se glissent ici ou là. Même si cette écriture ne mime pas le langage oral, elle s'y rapproche souvent, notamment dans l'utilisation fantaisiste de la ponctuation.
Le postulat de base rappelle la nouvelle de Marcel Aymé "Le Passe-muraille" puisque Dutilleul prend lui aussi sa revanche dans cette histoire ou encore L'Homme invisible de H.G Wells. Bien-sûr, dans ce récit, le mécanisme de cette invisibilité n'est pas vraiment expliqué car il ne s'agit pas de se focaliser sur cette intrusion fantastique.
Le personnage est un anti-héros qui se cherche et qui joue de cette invisibilité pour dominer les autres. Les dérapages ne lui font plus peur car le regard de l'autre n'existe plus. Ainsi, s'il fallait trouver une morale à cette histoire, ce serait bien ennuyeux puisque ce récit démontre qu'un homme outrepasse toutes les bienséances s'il a la certitude de rester libre. A moins que l'ensemble de ce récit ne soit une critique acerbe de la société moderne ...
En bref, ce récit serait donc le portait d'une personne exclue de cette société et qui le fait payer aux autres.
Ed. Buchet-Chastel, 301 pages, 17 €
Stéphie aussi l'a lu.
Sur Evene, on peut lire la critique suivante : Derrière les traits cyniques de ce héros frustré, il fustige
allègrement tous les travers d'une société injuste, égoïste,
narcissique, en proie à la dictature de l'artificiel et du virtuel.
Plume acerbe à l'humour corrosif, l'auteur jongle aisément entre les
tonalités, mêlant avec brio légèreté de style à la gravité de certaines
vérités.
Lu dans le cadre du prix des
Il rentre aussi en compte pour le challenge 2 % (13/14).![]()
Vous vous souvenez peut-être de ce logo qui a fleuri dès la fin août, sur les blogs de lectures, alors que la rentrée pointait le bout de son nez.
Rappelez-vous, il s'agissait de chroniquer l'ensemble des livres sortis durant la rentrée littéraire 2009. Un pari fou qui a nécessité 200 blogueurs pour être mené à terme !
Eh bien, voici ce pari réussi !
Par la suite, sur le site dédié, un vote pour élire les meilleurs romans a été mis en place. Une fois ces romans départagés, une sélection de livres a vu le jour.
Les romans français :
Le grand exil de Franck Pavloff
La perrita d’Isabelle Condou
Conquistadors d’Eric Vuillard
Enclave de Philippe Carrese
Les romans étrangers :
Les aubes écarlates de Léonora Miano
La clé de l’abime de José Carlos Somoza
Le livre des choses perdues de John Connolly
Histoire de mes assassins de Tarun J. Tejpal
Les premiers romans :
L’éclat du diamant de John Marcus
L’invisible de Pascal Janoviak
L’homme de cinq heures de Gilles Heuré
La peine du menuisier de Marie Le Gall
Le livre des nuages de Chloe Aridis
Le 10 novembre prochain, sur Paris, seront récompensés un roman français, un premier roman et un roman étranger. Pour plus d'informations, cliquez ici.
Comme je fais partie du jury avec entre autres Stéphie, Fashion , vous verrez fleurir sur ce blog des billets sur ces livres.
Du coup, le challenge 2 % de Levraoueg devrait être rempli d'ici peu. ![]()
NB : J'ai édité ce message au fur et à mesure de mes lectures. N'hésitez pas à cliquer sur le livre qui vous intéresse si vous souhaitez lire mon billet.
Ed. Gallimard, 431p, 23€
Je crie au génie ! C'est un livre envoûtant ! Si vous ne connaissez pas l'auteur, c'est normal, c'est son premier roman.
Et quel premier roman !
Il est question de prodiges, de légendes dans ce livre ; mais je suis à peu près certaine que ce livre deviendra lui aussi une légende, un incontournable. Un premier coup de maître !
Soledad, une femme vieille avant l'âge, nous raconte l'histoire de sa famille sur deux générations. Elle commence par sa mère, Frasquita Carasco, qu'elle a à peine connue, et elle terminera son récit par elle-même.
Frasquita a reçu un don : tous les tissus qu'elle touche de son aiguille deviennent de véritables œuvres d'art. Loin d'émerveiller les habitants de ce village espagnol, elle est bientôt considérée comme une magicienne, une sorcière. Comme si le don ne pouvait appartenir qu'au Mal. Pourtant c'est bien elle qui a cousu un cœur à la Madone du village, cœur cousu qui semble vivre !
Frasquita continuera de vivre à Santavela, même si on la dédaigne. Et elle aussi transmettra le moment venu et à chacune de ses filles cette petite boîte qu'elle a reçue quand elle est devenue une femme.
Cette boîte de Pandore qui parcourt ce récit, tel le fil indestructible d'une couturière, n'est pas le seul élément merveilleux de ce livre. Véritable conte, j'ai croisé au fil des pages un ogre, un petit poucet, un mythe vivant ... et bien d'autres personnages encore ...
Les sœurs de Soledad (la narratrice) auraient d'ailleurs toutes pu s'incarner dans un livre de Grimm ou d'Andersen, et chaque personnage est tellement fort qu'il aurait pu faire à lui seul l'objet d'un roman entier (La Blanca par exemple qui sillonne l'Espagne et prodigue ses talents auprès des mourants).
Je ne peux vous en dévoiler plus car le charme serait rompu, mais sachez que le livre est découpé en trois parties distinctes: "la rive", "la traversée", "l'autre rive". (Quand je vois ces titres, je pense au passeur Charon qui mène les âmes d'une rive à l'autre ... )
En fait, ce livre a l'étoffe d'une épopée et Carole Martinez celle d'un aède grec.
C'est grâce à un congé parental que nous devons ce livre ... il faut croire que le talent de cet auteur attendait sagement le moment opportun pour prendre vie.
Et si Frasquita Carasco dans ce roman donne vie à ses tissus, alors la narratrice donne vie à ses mots. D'ailleurs écrire des textes ressemble fortement au travail de la couturière. L'étymologie de "texte" ne vient-elle pas du latin "textus" : le tissu ?
Quelques extraits choisis :
- C'est nous, les Gitans, qui faisons tourner la Terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut.
Les mains des conteuses sont des fleurs agitées par le souffle chaud du rêve, elles se balancent en haut de leurs longues tiges souples, fanent, se redressent, refleurissent dans le sable à la première averse, à la première larme, et projettent leurs ombres géantes dans des ciels plus sombres encore, si bien qu'ils paraissent s'éclairer, éventrés par ces mains, par ces fleurs, par ces mots.
Ce roman a déjà reçu plusieurs prix, comme l'indique l'ignoble bandeau rouge qui l'encercle chez le libraire.
Le Prix Renaudot des Lycéens, le Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs, la Bourse de la découverte-Prix découverte Prince Pierre de Monaco, la Bourse Thyde Monnier, le Prix Emmanuel Roblès-Prix des lecteurs de la ville de Blois.
Et ce n'est que rendre grâce à cette histoire ...
Maintenant, il ne me reste plus qu'à refermer ce livre et à espérer que d'autres lecteurs tomberont dans cette toile d'histoires inventées par Carole Martinez.
Kundera dans l'Art du roman déplorait le manque d'imagination des nouveaux auteurs, je crois que là nous sommes face à un joli contre-exemple.
Clarabel en parle aussi sur son blog. (le lien vers son blog est sur votre droite)
NB : Aux prochains lecteurs : faites attention au nom du mari d'Anita, et le roman prendra une ampleur nouvelle.