Bric à Book

En pagaille ordonnée, des livres (pour le côté sérieux) mais pas que ... se nichent aussi des fariboles et des notes sur la musique.

30 octobre 2009

La Peine du menuisier de Marie Le Gall

peine_du_mensuisier_le_gallToi qui entres ici abandonne toute espérance (La Divine comédie, Dante)
Si jamais une citation devait représenter ce livre, ce serait celle-là.
Près d'un cimetière breton vit une famille de taiseux. Le père, le menuisier, ne parle jamais, ou si peu. Louise la mère s'occupe souvent de Jeanne. Jeanne dite la folle. Grand-mère Mélie aide la mère, elle vit chez ce couple. Et puis, dans les années 50, les plus vieux restaient encore avec leurs proches, chez eux. La maison de retraite aseptisée viendrait assez tôt.
Cette famille accueille sur le tard une petite : la narratrice. A plus de cinquante ans, voici le menuisier redevenir père pour la seconde fois. L'arrivée de cet enfant n'est pas désirée, mais c'est ainsi. Malgré la décoction d'herbes, la petite est restée bien accrochée dans le ventre de Louise. Alors, il faut faire avec.
J'étais née, porteuse de vies ombrageuses qui n'étaient pas la mienne, ignorant que tout était déjà drame autour de moi. J'étais leur soleil fragile.
Au sein de ces taiseux, la narratrice se sent proche de sa sœur Jeanne. C'est la seule qui l'attendait avec plaisir. Jeanne dit de Marie que c'est sa jumelle. Une jumelle de 19 ans d'écart.
Le voile de brume breton plane sur la vie de cette famille, et la maison elle aussi est dénuée de couleurs.
Mon univers se résumait à deux maisons, celle du Landais où la grisaille dominait malgré les couleurs de la belle saison et les lumières de Noël, et le penn-ti aux volets délavés, aux murs tout aussi gris qui s'assombrissaient quand le ciel était lourd, mais le plus souvent réfléchissait la lumière violente de l'été qui m'aveugle encore aujourd'hui.
La proximité du cimetière n'effraie pas la narratrice. Pour elle, la mort est omniprésente dans sa vie. Toujours en deuil pour quelqu'un, les photos encadrées rappellent les proches disparus. Qu'ont-ils de moins que les vivants ? Ces derniers non plus ne parlent jamais !
J'aimais les morts, je les sentais frémir, ils me voyaient comme je les voyais, mais je me heurtais douloureusement à leur silence. J'aurais voulu les entendre, ils avaient tant de choses à me dire, bien plus que les vivants. Ils me fascinaient. J'ai toujours eu la certitude qu'ils vivaient près de nous d'une autre manière.
Alors le cimetière n'est qu'un endroit comme un autre. C'est même un endroit serein où la petite aime se balader.
Le père de la narratrice n'est jamais appelé du doux nom de "papa". Pour elle, c'est le menuisier. Ils se connaissent si peu ! Comme deux êtres effarouchés qui ne peuvent se regarder en face.
En grandissant, elle s'aperçoit que cette famille de taiseux est bourrée de secrets. Il est facile d'éviter les non-dits quand on ne parle pas !
Alors, cette petite qui a bien grandi, commence à écouter le moindre murmure qui pourrait tisser l'histoire de sa famille. A la manière d'un puzzle, elle saura bien un jour quelle est cette vérité qu'il faut cacher.
Mais la route est longue. Et pour le moment, la petite se contente de bien apprendre à l'école.

Sur la couverture, il est écrit "Roman", mais c'est bien plus qu'un roman puisqu'il s'agit de l'histoire de l'auteur. De la relation qu'elle n'a jamais eue avec son père.
La part autobiographique n'est donc pas négligeable.
Devenue adulte, la voici qui met les pieds dans les pas de son père afin de comprendre l'échec de cette relation.
Histoire bouleversante que j'ai lue quasi en apnée, les sourcils froncés. Et le lecteur ne doit pas s'attendre à voir cette tension se relâcher car le point culminant de ce récit sera celui de la révélation finale.
C'est un premier roman, un premier roman exutoire que l'auteur avait besoin d'écrire pour se libérer de cette ombre paternelle. Un roman qu'elle lui dédie d'ailleurs.
Un auteur à suivre pour sa prose si ensorcelante.

Comme j'ai commencé ce billet avec une citation, je le terminerai par une autre citation. Celle qui ouvre le livre. Une citation qui fait écho en moi :
Il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente. (Camille Claudel.)

Ed. Phébus, 283 pages, 20 €

Vous avez souvent été émues en lisant cette histoire racontée de façon pudique : Sylire a trouvé des échos avec son enfance car l'environnement était le même que le sien, Aifelle dit que c'est un premier roman magistral, Cathulu parle d'atmosphère étrange et envoûtante, Cuné a employé les mots "beau et dramatique", et Chiffonnette dit que ce récit touche même à l'universel. Choco en revanche est restée plus en retrait.
Ouest-France : elle scelle un magnifique tombeau de papier au Menuisier qui fut toute sa peine, mais aussi tout son bonheur.

12/14 du Challenge 2 % 45659019_p

30 juillet 2009

Si loin de vous de Nina Revoyr

si_loin_de_vousUn jour Jun Nakayama, fringant septuagénaire, reçoit un coup de fil qui le propulse une cinquantaine d'années en arrière : lorsqu'il était à Hollywood une star du cinéma muet.
Aujourd'hui, plus personne ne connaît ses films. Même sa voisine a du mal à imaginer que l'homme qui partage ses repas une fois par semaine était autrefois connu à Hollywood. Néanmoins Jun se fiche pas mal de ne pas être reconnu dans la rue : ce passé est loin derrière lui, enterré à jamais.
A jamais ? Peut-être pas tant que ça, finalement. Car l'orgueil de Jun va le pousser à accepter l'interview que Nick Bellinger lui avait proposé quelques jours plus tôt à l'occasion de l'inauguration d'un temple du cinéma muet.
L'interview sera donc l'occasion pour Jun de replonger dans son passé ...

Voici un roman qui m'a réservé bien des surprises !
Le début est amplement réservé à l'introspection de Jun. Le lecteur suit avec lui les méandres de la mémoire, et bientôt il se retrouve propulsé au début du XXème siècle, époque où le son n'était pas encore apparu.
C'est aussi un véritable roman d'apprentissage où Jun, fraîchement débarqué de son Japon natal, monte un à un les barreaux de l'échelle sociale :
Bien que cela pût sembler être un bien lourd fardeau pour les épaules d'un jeune homme de vingt ans sans la moindre expérience, la tâche -peut-être du fait de ma jeunesse- ne m'effrayait pas du tout. En réalité j'étais enthousiasmé à la perspective de monter une pièce de A à Z.
Un personnage assez sûr de lui, donc, qui m'a fait penser au personnage de Georges Duroy dans Bel-Ami de Maupassant. Mais la comparaison s'arrête là car Jun n'a rien du jeune ambitieux que rien n'arrête. Au contraire, il est plutôt tout en retenue.
Cette première partie qui met en place l'intrigue a bien failli avoir raison de moi. Je ne suis pas férue de cinéma muet, et j'avais du mal à rester attentive. Aussi tournais-je les pages sans réelle envie. 
Nina Revoyr s'est bien documentée pour écrire ce roman, mais du coup ses indications  en grand nombre étoufferaient presque l'intrigue du livre.  Néanmoins comme  j'étais dans le train, que je n'avais pris que ce livre,  j'ai continué mon aventure avec Jun ...
Quelques fois, je croisai quelques  jolis passages comme celui-ci :
Car le muet était une forme singulière, que le spectateur ne peut apprécier sans posséder une base qui lui offre la possibilité de comprendre ce qu'il voit. Ces films-là ont leur propre règle et symboles, ils exigent la participation du public, car ils reposent beaucoup sur la déduction que sur l'explication carrée, et chaque élément - de l'utilisation de l'ombre et de la lumière au choix de la pellicule, en passant par l'emploi suggestif du hors-champ - est essentiel à la création de l'effet général et  l'expression d'une vision plus large.
Vu sous cet angle, cette description me donnerait presque envie de revoir certains films muets !

Après avoir passé la centaine de  pages, le rythme du train me berçant, j'avais vraiment du mal à ne pas fermer les yeux ... c'est alors qu'un élément de l'intrigue a relancé ma curiosité !
A force de remuer la marmite du passé, voilà que Jun se retrouve confronté à certaines fantômes qu'il avait pris soin d'oublier. Le roman d'apprentissage glisse alors subtilement vers le roman à suspens où le lecteur aurait la place du détective privé en charge d'enquêter sur un meurtre. A nous de rassembler les pièces du puzzle.
Du coup, l'aspect historique m'a paru vraiment moins rebutant, et j'ai appris pas mal de choses sur le racisme  américain envers les Japonais à cette époque.
Au final, c'est un roman qu'il faut apprivoiser : l'écriture condensée est loin des standards habituels et elle met le lecteur à distance de l'histoire. Malgré tout, au fil des pages, je me suis attachée aux personnages, et surtout à Jun que la vie n'a pas forcément épargné mais qui garde toujours une certaine prestance. Quant au titre qui peut de prime abord faire penser à une histoire d'amour bâclée, il peut aussi être le reflet d'un homme hanté par l'absence d'une personne sans le savoir ...

Ed. Phébus, 376 pages, 23 €

Je remercie 1363148459.

Amanda est mitigée, Cathulu a trouvé que la narration s'essoufflait à mi-parcours mais que dans l'ensemble c'était un livre charmant, Lael n'est pas allée plus loin que la page 50 car elle n'a pas du tout accroché au style. Clarabel en revanche a trouvé que ce roman avait une élégance folle et ces retours en arrière ne lui ont pas donné le tournis.

Posté par Leiloona à 16:14 - Chez Phébus - Commentaires [25] - Permalien [#]
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