Bric à Book

En pagaille ordonnée, des livres (pour le côté sérieux) mais pas que ... se nichent aussi des fariboles et des notes sur la musique.

06 décembre 2009

La Quête de Sana de Richard Zimler

quete_sana_zimlerD'après vous, comment réagit un auteur de thrillers quand une admiratrice d'un des ses romans, avec laquelle il a parlé la veille, se défenestre devant lui ? 
L'auteur est Richard Zimler lui-même et cette femme s'appelle Sana.
Tout avait pourtant bien commencé entre eux : elle, un brin excentrique avec son oiseau imaginaire perché sur son épaule, avait fait rire Richard. Les gestes enfantins de Sana avait même ravi l'auteur, et quand le hasard lui  avait de nouveau permis de croiser la route de Sana, il lui avait fait un petit signe de la main. Elle s'était approchée de lui : elle avait alors à la main un exemplaire du Dernier Kabbaliste de Lisbonne, un roman écrit par Richard.
Peu de paroles échangées, mais un lien indéfinissable vite crée. Surtout que Sana lui avait confié que ce roman lui avait permis de remettre certaines choses de sa vie en place.
Aussi, voir le corps sans vie de Sana étendu sur la terrasse de l'hôtel fut un choc pour Richard.
Un peu comme si, lui, l'auteur de thrillers policiers était à son tour plongé dans un de ses romans.
Il compte alors en savoir plus sur cette femme qui l'a charmé quelques jours auparavant. Cette femme a encore des choses à lui dire. C'est ainsi que commence pour Richard une enquête sur Sana : qui est-elle vraiment ?
Très vite, Richard sera dépassé par des révélations. Il rencontrera la meilleure amie de Sana et sera vite perdu.
Qui ment ? Dans quelle intention ? Pourquoi lui dit-on de rester à l'écart de cette histoire ?
Sana n'était-elle pas seulement la danseuse qu'il avait croisée en Australie ?

Ce récit autobiographique nous mène sur plusieurs chemins.
Tout d'abord, le lecteur est à l'instar du narrateur fasciné par cette Sana qui possède la grâce des danseuses. On l'imagine très bien avec cet oiseau imaginaire virevoltant autour d'elle. Et puis, la posture de la femme sur la couverture  nous aide à imaginer une Sana au corps gracile.
Mais très vite, l'action devient sombre avec le suicide de cette femme. Et l'ambiance policière se met alors rapidement en place.
Après la fascination vient donc l'interrogation.
Ainsi, derrière le récit autobiographique, on sent bien l'aisance de Zimler pour créer cette tension caractéristique des romans policiers. Ce qui est fort, c'est qu'à cette intrigue policière vient s'ajouter la caution du roman autobiographique, donnant alors à ce roman un petit air de docu-fiction. Un mélange assez étonnant en somme car d'un côté l'histoire paraît bien romanesque, mais de l'autre une petite clochette est là pour nous rappeler que les événements racontés sont bien réels.
Quand le vrai peut quelquefois n'est pas vraisemblable disait Boileau. Eh bien, dans ce récit, c'est un peu la même chose. Même si l'intrigue tient la route (logique puisqu'elle a vraiment eu lieu), les faits sont tellement incongrus que Sana aurait très bien pu n'être qu'un être de papier.
A cette intrigue policière vient en plus s'ajouter une belle amitié entre deux femmes. Sana la Palestinienne et Héléna la Juive. Cette amitié impossible sera elle aussi le terreau de ce récit. Des descriptions sur la vie quotidienne à Haïfa, des persécutions à l'exil en passant par les fous rires propres aux enfants, si l'auteur veut connaître l'histoire de Sana, il faut avant tout qu'il sache comment était la vie dans cette ville israélienne.

Je ne m'attendais pas vraiment à une intrigue autant portée sur le monde géopolitique actuel, aussi ai-je eu du mal avec tout ce qui concernait le conflit israélo-palestinien. Malgré tout, pour comprendre cette forte amitié, il est nécessaire de connaître le contexte dans lequel celle-ci a évolué car l'un ne va pas sans l'autre.
Pour ce qui est de l'intrigue policière, comme le lecteur est l'égal du narrateur, il est très vite plongé dans l'histoire et découvre au même rythme que le narrateur les différentes révélations. Ainsi, force est de constater qu'il a lui aussi envie de savoir qui est réellement Sana !
En outre, Héléna, l'amie de Sana, est une figure assez forte pour qu'on s'attache à elle.
En somme, voici un roman qui mêle plusieurs genres, sans que ceux-ci se fassent de l'ombre entre eux : récit autobiographique et enquête policière cohabitent ici.
Finalement Richard Zimler est ici devenu un personnage d'un de ses romans. Une sensation qui doit être bien étrange pour un auteur de thrillers !

Ed. Le Cherche Midi, 354 pages, 20 €

Merci Solène  !
Keisha a aimé et dit que c'est un roman qui tient les promesses affichées sur la 4ème de couverture.

27 septembre 2009

Le Coeur est un noyau candide de Lydia Millet

coeur_noyau_candideAnn se réveilla en sursaut : elle venait de faire un  rêve étrange, quasi apocalyptique ! Que faisait le père de la bombe atomique, J. Robert Oppenheimer dans sa vision ? Pourquoi dans son rêve une lumière lui avait-elle brûlé les yeux ? C'était donc un rêve pour le moins obscur, et Ann essaya de trouver des ponts entre la réalité et ce rêve. Après tout, elle avait vu sur une vieille revue chez un brocanteur le nom de ce physicien, et l'inconscient avait sûrement dû jouer son rôle, en tissant des ponts entre la réalité et le rêve.
Ann est une bibliothécaire un peu maussade. Elle fait bien son travail, mais quelque chose lui manque. Quant à Ben, son mari, il incarne la quiétude, et son boulot de paysagiste lui convient.
A eux deux, ils forment un couple banal des États-Unis.
C'est alors qu'un événement des plus particuliers va projeter ce couple dans une vie qu'il n'aurait jamais imaginée !
Alors que notre bibliothécaire vient de vivre un moment assez éprouvant à son travail (un homme est mort devant elle, arme à la main), voici qu'elle croise l'homme de son rêve ! Ce ne peut être qu'une vision ou encore un de ses descendants ! Comment Oppenheimer qui a vécu les premiers essais nucléaires en 1945 pourrait-il être présent en 2003 ?
De son côté, ce savant n'arrive pas non plus à expliquer comment il a pu être projeté soixante ans en avant, dans une réalité qui n'est plus la sienne ! Lui le cartésien a bien du mal à trouver une réponse. Heureusement qu'il retrouve très vite deux de ses compagnons, eux aussi projetés dans le monde actuel : Szilard et Fermi.
Une fois le choc passé, comment ces trois physiciens, pères de la bombe atomique, réagiront-ils ? En 2003, voici qu'ils peuvent voir les conséquences de leurs applications ...

En commençant ce livre, on se dit qu'on va être projeté dans un univers à la réalité bien fluctuante, puisque le narrateur part d'une hypothèse irréelle. Malgré tout, ce récit n'a rien à voir avec un récit merveilleux ou fantastique tant il est ancré dans la réalité. Une fois ces savants passés dans le monde moderne, l'intérêt du livre n'est pas de savoir comment ils ont arrivés en 2003.
Au début,  le narrateur passe un peu de temps sur acclimatation de ces hommes dans le monde actuel, et le regard du Candide sur le monde moderne est assez désopilant. Ainsi quand Oppenheimer entend pour la première fois le langage actuel, il est assez abasourdi !
"Quelle arnaque !" hurla l'un d'eux à 30 centimètres de son oreille, comme si l'idée même de l'histoire était une entourloupe.
Un autre dit à son camarade : "Pédé, va, qui c'est qui est une grosse grosse pédale, hein, sale pute ?"
Oppenheimer resta longtemps figé sur son siège à méditer ces obscénités. De la bouche de tout-petits. C'était une tribu sauvage, des délinquants juvéniles, sans doute. Les qualifier de mal-élevés aurait était un euphémisme, ils devaient venir d'une institution spécialisée.

Un peu plus loin dans l'histoire, découvrir les nouveaux gadgets des voitures actuelles est tout aussi drôle.
Ce principe du regard candide fonctionne toujours, mais ce récit se révèle être bien plus protéiforme que ça.
Loin de n'être qu'une critique du monde contemporain, la narration montre aussi, grâce à des retours en arrière fréquents, les désastres des applications militaires de la bombe A :
En 1955, à propos de l'éventuelle nocivité pour les habitants des zones limitrophes des radiations produites par les essais conduits sur le site du Nevada, un commissaire de Comité à l'énergie atomique dit à un autre : " Les gens doivent apprendre à composer avec les réalités de la vie. Les retombées atomiques en font partie."
Ainsi, le lecteur a devant lui une critique de l'Amérique des années 50 à nos jours, donnant à ce livre une dimension complexe.
Mais là encore, le roman ne se limite pas à une satire de l'Amérique.
C'est aussi le portrait d'un couple lambda, et souvent la narration s'arrête sur le modus vivendi de ce couple bien sage. Alors, le tableau peint dans ce roman concerne à la fois le monde géopolitique avec ces trois physiciens, mais aussi le monde intime et personnel d'un couple actuel. En effet, au moment où les savants débarquent, ce couple se demandait s'il n'était pas temps de songer pour eux à faire un enfant ...
Le Coeur est un noyau candide est alors un roman qui ne peut rentrer dans aucune petite boîte. C'est un roman complexe et bien mené. De temps en temps, mon attention s'est relâchée car le narrateur aime prendre des détours et développe les différents faits. Mais au final, c'est un roman vraiment intéressant qui m'a fait penser à Powers, comme le dit aussi la quatrième de couverture.
Cela dit, je ne connais que peu d'écrivains contemporains américains. Mes points de comparaison sont donc minces.

Lot 49 pour le Cherche-Midi, 21 €, 558 pages

Merci Solène !
Cuné partage le même point de vue que moi : On assiste quand même particulièrement à quelque chose d'inédit, à un ton et une façon de faire neuve et très, très prenante.

Challenge 1 % littéraire 6/7 44067202_p

 

28 août 2009

Le Roi du cinéma muet de Indrajit Hazra

roi_du_cinema_muetRien ne destinait Abani à une carrière d'acteur ! En tout cas, ce n'est pas son père, ouvrier, qui l'aurait poussé à travailler pour le bioscope, un procédé révolutionnaire à l'aube du XXème siècle. En revanche, avoir un oncle qui travaille dans ce milieu permit à notre jeune héros de gravir les échelons : colleur d'affiches, projectionniste, pour finir acteur, voilà une belle échelle !
Les parents d'Abani ne sont guère présents. Son père a sombré dans l'alcoolisme après avoir commis une gaffe monumentale, et sa mère a glissé dans la salle de bain et elle est depuis paralysée.
Néanmoins Abani semble être comme un poisson dans l'eau et il évolue parfaitement dans l'univers étoilé du cinéma.
Quelques vingt minutes plus tard, j'entrai en scène. (...) Le texte n'avait désormais plus d'importance.
De l'idylle avec une de ses partenaires, Felicia Miller, à la voiture de sport à la mode, Abani Chatterjee a tout d'une star. Et dans son pays, il en est une.
Pourtant les temps sont troubles à Calcutta, puisque c'est à cette période-là que les Britanniques décident de transférer la capitale de l'Inde à Delhi. Mais ce n'est que l'arrière-plan de cette histoire, entièrement consacrée à l'acteur Abani Chatterjee et à la montée du bioscope.

200px_BioscopeEncore une fois, me revoici plongée dans l'univers des films muets ! Ici l'ambiance n'est pas celle de Si loin de vous, puisqu'aucune intrigue policière ne vient se greffer à l'intrigue principale.
De cette histoire, je retiendrai sûrement les balbutiements du cinéma, là encore ce livre me donne envie de m'y replonger :
Mais tous les avantages du bioscope sur le théâtre n'étaient rien en comparaison de la vraie raison qui en faisait une des merveilles du monde : on n'avait pas besoin d'user ses os et sa cervelle à jouer et à sans cesse rejouer les mêmes rôles, à prêter vie aux mêmes personnages au moyen  des mêmes répliques jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Les débuts du bioscope sont d'ailleurs assez houleux en Inde :
Ces bioscopes n'étaient, bien entendu, jamais annoncés dans les programmes, de peur que les censeurs ne débarquent.
Mais plus que tout, j'ai aimé cette description du cinéma muet :
Les films muets étaient tout sauf une expérience de silence. Tandis que la bobine se dévidait au-dessus de la tête des spectateurs au fond de sa caverne à demi-dissimulée aux regards, le raffut produit par ce public était tout à fait caractéristique. On aurait dit que les bavardages et les conversations formaient un gigantesque ballon qui rebondissait contre les murs de la salle.
Et les différentes réflexions sur le métier d'acteur sont intéressantes aussi : Alors tu deviens ce que tu fais semblant d'être.
C'est donc un roman sur un acteur du cinéma muet indien qui a réellement existé, mais c'est aussi un récit qui pose la question de la destinée. La gaffe initiale du père qui le plonge dans l'alcoolisme semble se répéter...
Outre tous ces aspects, c'est aussi un roman qui de temps en temps introduit une note humoristique dans son histoire. L'histoire de la mère d'Abani est intéressante de ce point de vue.
Concernant la forme, j'ai apprécié ces entractes qui entrecoupent le récit mais qui donnent aussi au lecteur la possibilité de connaître le  scénario d'un bioscope.

bioscopemanAu final, c'est un roman qui nous fait voyager dans le temps et l'espace (et j'en ai appris pas mal sur cette Inde du début du XXème siècle), mais c'est aussi une histoire qui stagne souvent, sans réels rebondissements. Cela dit, même si ce n'est pas un roman haletant, c'est une histoire intéressante dont l'écriture tout en finesse n'était pas pour me déplaire.

Ed. le Cherche Midi, 369 pages, 19€

J'ajoute la couverture de l'édition originale que je trouve superbe.

Amanda l'a lu elle aussi, et, même si ce n'est pas un coup de cœur, elle a passé un bon moment.

challenge_du_1_litteraire_20091Challenge 1 % littéraire : 3/7

24 avril 2009

L'Ombre en fuite de Richard Powers

ombre_en_fuite__powersBien des années plus tard, lorsqu'elle refit surface, Adie Klarpol n'aurait su dire comment elle s'était représentée les lieux.
Et plus particulièrement un lieu : la caverne.
Lorsque Steve avait appelé Adie, elle avait tout d'abord été étonnée : voici des années qu'ils n'avaient plus aucun contact l'un avec l'autre. Mais Steve voulait lui faire découvrir un nouveau projet appelé la Caverne - un simulateur d'univers 3D -.
Adie arrive donc sur les lieux du projet et signe un contrat avec la boîte de Steve.
Il s'en est fallu de peu qu'elle y renonce : cela faisait des années qu'elle en avait terminé avec l'Art, et ce que demandait Realization Lab était justement de créer des images. Mais la découverte de cette étrange pièce avait suffi à la faire changer d'avis.
Sur un autre continent, un autre homme entre lui aussi dans une pièce sombre. Mais celle-ci n'a rien de virtuel : c'est un cachot. Pourtant Taimur Martin avait d'autres idées en tête quand il est parti enseigner à Beyrouth. Mais nous sommes alors à la fin des années 80, et le Liban n'est pas une terre en paix ...

C'est la première fois que je lis un Powers et j'avoue que je suis passée par de nombreux états en lisant ce roman.
Mon premier contact avec la quatrième de couverture m'a mis l'eau à la bouche. Assouline dit que Powers est l'un des écrivains américains les plus originaux de sa génération et Busnel parle d'une prose magnifique.
De quoi allécher mes papilles de lectrice !
Mon deuxième contact fut plus douloureux. Après une mise en bouche plaisante, la plongée dans la caverne fut fastidieuse.  Je connais l'univers de la 3D pour partager ma vie avec un graphiste, mais là il y avait pléthore de termes techniques ! Mon pauvre cerveau de littéraire a failli y laisser des plumes.
Malgré tout, j'ai continué. Continué parce que le style de l'auteur était loin de me déplaire. Certes, c'était confus (d'ailleurs je me demande encore ce que signifie cette mise en page des dialogues : pourquoi sont-ils en italique ?), mais je ne voulais pas m'avouer vaincue au bout de 50 pages.
Au fil des pages vint une éclaircie.
Le roman alterne deux narrations : celle d'Adie et celle de Taimur. Bien que l'histoire de Taimur soit loin d'être joyeuse, j'ai retrouvé des termes moins sibyllins. Du coup, paradoxalement, les chapitres concernant Taimur étaient presque une bouffée d'oxygène. Je me suis même mise à corner des pages pour me souvenir de certains passages.

Bien-sûr, en apprenant le nom de ce projet, j'ai aussitôt pensé à l'allégorie de la Caverne chez Platon. Que dire de cette équipe qui travaille dans cette caverne ? Ces hommes ne ressemblent-ils pas aux hommes enchaînés du récit antique ?  D'ailleurs le terme grec "eidôlon" apparait une fois dans le récit au sujet des images projetées dans la Caverne. L'eidôlon est une illusion, une sorte d'ombre de l'image elle-même. Je ne pense pas que ces termes apparaissent par hasard. Il s'agit bien ici d'expliquer quel peut être le rapport entre l'Art et le monde réel.
Un des thèmes du roman est de montrer qu'une des facultés de l'homme est de créer des images, de s'inventer des histoires, en somme de copier la réalité.
Et c'est là que les deux narrations se rejoignent : l'équipe d'Adie crée un univers virtuel, quant à Taimur il s'invente des histoires pour survivre. Deux conceptions de l'Art qui s'opposent : l'art pour le plaisir (ou la beauté) et l'art pour la survie.
Sur ce dernier point, Taimur m'a fait penser à Primo Levi dans Si c'est un Homme. Dans ce récit autobiographique, Levi retrouve espoir au moment où il cite un extrait de l'Enfer de Dante. C'est la poésie du texte qui l'a sauvé de la déshumanisation des camps de concentration. Dans ce roman, Taimur s'invente des histoires pour s'échapper spirituellement de cet univers carcéral. Deux hommes, deux époques différentes, et pourtant le même processus pour rester en vie.

On peut même aller plus loin ...
800px_Henri_Rousseau_005Pour Platon, l'art n'est qu'une imitation de la Nature : n'en est-il pas de même avec le projet suivi par Adie ? N'essaie-t-elle pas d'imiter la réalité en créant des objets ? Bien-sûr que si. En outre, ce projet va plus loin puisqu'une des créations de la Caverne est justement d'imiter un tableau du douanier Rousseau. En somme une pièce qui reproduirait un tableau qui imite déjà la réalité.
De quoi en perdre son latin ou avoir le vertige !
Mais loin de s'arrêter à la peinture, le roman évoque aussi une autre forme d'art qui reproduit la réalité : la photographie.
Et quand Zimmerman parle de ses photos, il leur donne un caractère prophétique des plus étranges :
Il ne faut jamais représenter ce qu'on ne voudrait pas voir se réaliser.
Un peu plus loin :
C'est pour ça, vois-tu, que Dieu a jeté l'anathème sur les images. Il ne voulait pas que des amateurs fassent joujou avec une puissance qu'ils ne pouvaient maîtriser.
Et que font-ils dans cette Caverne ? Ils créent des images.

Finalement c'est un roman que j'ai lu à la manière d'un puzzle. J'ai d'abord été énervée  par toutes ces pièces sans dessus-dessous, ensuite j'ai apprivoisé les pièces du puzzle en les rangeant, puis j'ai enfin réussi à emboîter les pièces les unes dans les autres. Même si au départ je n'ai pas aimé les termes employés par la première narration, force est de constater que la seconde n'aurait pas eu la même force sans la première. Et je ne serais pas allée bien loin sans la seconde narration. Les deux narrations forment donc un tout sans cesser de montrer les deux facettes de la création, mais aussi les pouvoirs qui lui sont liés. Un roman qui ne se laisse pas facilement apprivoiser, mais qui m'a plu au final.

Ed. Le Cherche midi, 431p, 22€ -avril 2009-

Amanda a davantage aimé l'histoire de Taimur, Cuné reste plutôt désarçonnée,  Anna Blume le classe dans la catégorie Bof, et les neurones de Keisha ont chauffé mais au final elle a vraiment été captivée par ce roman. 
André Clavel sur TV5 : On traverse ce roman en se disant que, décidément, Powers aime les défis les plus audacieux. Mais il ne convainc pas toujours, même si la confession de Taimur, victime de la folie islamiste, est un grand moment de littérature.

Si vous souhaitez lire les premières pages du roman, c'est par ici.

11 avril 2009

A quoi sert la neige ?

9782749112541FSCe recueil de poèmes reprend les fameuses questions que posent tous les enfants (dis, papa/ maman/ mamie/tata (rayez le mention inutile), pourquoi cligne-t-on des yeux ? Pourquoi le ciel est-il bleu ? Et pourquoi les fleurs sentent-elles bon ? etc.), mais de façon détournée.

Le phare de l'île de Ré voudrait s'installer à Paris
Loin des vagues qui tapent sur ses orteils
Et des cornes de brume qui assourdissent ses oreilles
Il éclairera les avenues
Et les métros
Les estropiés et les trafiquants
Même les vieux arbres qui trébuchent dans l'obscurité

Pourquoi le phare n'a-t-il  qu'un seul pied ?

Le recueil reprend donc des éléments de la vie quotidienne pour la transfigurer. L'écriture de Khoury-Ghata porte un nouveau regard sur le monde.

A quoi sert la neige ?
A effacer la terre pour la réécrire correctement
A quoi servent les murs ?
A protéger les parapluies de la pluie.


A lire pour voir le monde d'un autre œil.

Ed. Le cherche midi, 9€, 55p, février 2009

Livre repéré chez Cathulu : un univers douillet dominé par des figures maternelles et grand-maternelles qui prodiguent de savoureux conseils.   

Posté par Leiloona à 11:21 - Chez le cherche midi - Commentaires [18] - Permalien [#]
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10 mars 2009

Le vrai cul du diable de Percy Kemp

9782749113593Anna Bravo est une femme indépendante, fidèle bras droit du ministre de l'intérieur. Une femme qui aime la maîtrise de soi et gère sa vie de façon quasi clinique.
Aussi est-elle bien embêtée quand elle se prend d'amour pour un miroir vénitien du XVIIIème. Embêtée car ce n'est pas dans ses habitudes d'être à ce point charmée  par un accessoire aussi futile. Dans sa plus tendre enfance, sa grand-mère l'avait mise en garde contre les miroirs, ces culs du diable.
"Cette vieille femme austère et profondément dévote l'avait vertement tancée puis longueuement sermonnée sur les méfaits du miroir qui détournait à l'en croire, les hommes de Dieu, et en flattant leur vanité, les menait sur les chemins de la perdition."

Face à ce miroir, Anna est envoûtée, elle ne peut détacher ses yeux de son reflet. Elle semble même se découvrir pour la première fois.
L'envie est trop forte : elle achète ce miroir et le fixe dans sa chambre.
A partir de là, Anna subit une attraction folle pour ce miroir, mais le problème est qu'elle ne reconnaît plus son propre reflet. Il y a de quoi perdre pied !

Comment cette cartésienne va-t-elle le gérer ?

Le résumé que je viens de faire pourrait classer ce roman dans le registre fantastique. Mais il n'en est rien. Le vertige causé par ce miroir n'a rien de surnaturel. C'est même suite à une prise de conscience bien réelle qu'Anna se remet en cause.
Le roman pose le problème de l'apparence : le miroir reflète-t-il véritablement celle que je suis ? Et ces autres, comment me voient-ils ?
Voici un miroir qui lui apprendra réellement qui elle est :
19cbill88"S'approchant lentement du meuble, elle se saisit cérémonieusement de la clé, la tourna religieusement dans son loquet et finit par ouvrir gravement les battants comme d'autres ouvriraient un tabernacle.
C'est alors qu'elle sursauta. Car elle venait d'apercevoir un visage inconnu dans la glace. Il y avait, se disait-elle, quelqu'un d'autre dans la pièce. Mais lorsqu'elle se retourna, elle vit bien qu'elle était seule. C'était en fait son propre reflet qu'elle venait de voir dans le miroir. Ce reflet-là, elle pensait le connaître par coeur. Pourtant, elle ne s'était pas reconnue, tout comme elle ne s'était pas reconnue dans la galerie. Perturbée à cette idée, elle alla vite se regarder dans la glace de sa commode et l'image d'elle-même qu'elle vit la rassura aussitôt. Armée de cette certitude, elle revient donc vers le miroir vénitien et le fixa dans les yeux et, cette fois-ci, ce ne fut pas une inconnue qu'elle y aperçut. Cette fois-ci, ce fut son propre reflet qu'elle y vit, mais ce reflet-là avait pour elle quelque chose de déroutant ..."


Outre cette histoire singulière, le style est irréprochable. De temps en temps des mots recherchés font leur apparition, mais ils ne nuisent pas du tout à la compréhension du texte. Ils ajoutent plutôt du cachet à l'intrigue.
Même si l'héroïne est une femme de notre temps, elle a un je-ne-sais-quoi des héroïnes antiques. Vers la fin, elle m'a même fait penser à Oedipe. Pas l'Oedipe qui épouse sa mère. Non. Celui qui cherche la vérité à tout prix, au détriment de lui-même.

Il m'est difficile d'en dire davantage sans dévoiler l'enjeu de ce roman. Je concluerai en écrivant que c'est un livre qui parle de la toute puissance de l'apparence et de l'emprise du regard d'autrui sur nous-mêmes.

Je ne connaissais pas cet auteur, mais d'emblée j'ai été séduite par ce livre qui sort des sentiers battus. Rien que la scène de la brosse à dents qui ouvre ce roman est originale.
Je lirai sans doute Musc du même auteur. Dans ce livre, l'auteur s'intéresse à un autre sens : l'odorat. Quand un parfum change la vie d'un homme ...

Collection Styles, Le Cherche Midi, 166p, 15 €, janvier 2009

Livre repéré chez Amanda. Coup de coeur de Cuné.

L'auteur parle de son livre sur Fluctuat :
Ce livre raconte la curieuse histoire d'une femme et de son reflet dans un étrange miroir. Pour singulier qu'il soit, le miroir dont il est ici question n'est pourtant pas le fruit de mon imagination. Ce miroir-là existe bel et bien. Héron d'Alexandrie en décrivait déjà le principe il y a de cela deux mille ans et, en 1887, il fut breveté par un prêtre catholique anglais du nom de Joh  Hooker (un nom bien fâcheux, pour un homme de Dieu). Le miroir de Hooker le mal nommé ne fut cependant jamais commercialisé par les Victoriens. Plus d'un siècle plus tard, une frère et une soeur vivant de l'autre côté de l'océan, John et Catherine Walter, en entreprirent finalement la production et la commercialisation. C'est dire que, non seulement ce drôle de miroir existe, mais qu'on peut se le procurer. C'est ce que j'ai hélas fait. Et pour mon malheur, je m'y suis miré. Ce fut là une expérience aussi édifiante qu'éprouvante. Elle m'a beaucoup appris sur moi-même, mais je ne suis pas sûr de m'en être tout à fait remis. Je la recommande chaudement à tous, mais je ne la souhaite vraiment à personne. Hormis, peut-être, à ceux à qui les dieux du ciel ou les démiurges de la chirurgie plastique auront donné des traits parfaitement symétriques. Mais si vous ne ressemblez ni à Psyché ni à l'Apollon du Belvédère, ni à Mickael Jackson ni à Cher, votre reflet dans ce miroir-là vous surprendra.

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