Comment se consoler de la mort de sa mère quand on est un enfant de 12 ans ? Comment David qui avait mis en place des rituels pour éloigner la mort va-t-il le gérer ?
Avant de tomber malade, sa maman lui lisait pas mal d'histoires. Elle avait une conception bien particulière de leur pouvoir : elles se mettent à vivre dès qu'on les raconte. Ainsi pour que sa mère continue d'exister dans son cœur, David se met à lire de nombreux livres.
Un univers protecteur s'ouvre à lui ...
Quant à son père, il préfère lire des histoires contemporaines dans les journaux. Le monde moderne n'a rien d'enviable : Hitler vient d'envahir l'Europe et menace l'Angleterre !
David se crée alors une mission afin d'adoucir sa peine : sauver les livres de sa mère ! Il y avait là des légendes peuplées de chevaliers, de soldats, de dragons et de monstres marins, mais aussi des récits populaires et des contes de fées. (...) il y avait aussi de très vieux récits qui étaient si vieux et si étranges qu'ils avaient fini par accéder à une existence indépendante des pages qu'ils occupaient.
Un monde de livres en somme.
A côté d'eux, le monde réel continue de tourner. Après avoir présenté Rose à son fils, le père décide qu'il est temps de s'installer chez elle. Quelques mois plus tard, Rose tombe enceinte. David, qui n'avait pas encore digéré la mort de sa mère, gère mal cette situation. Très vite, il se sent rejeté par son père et les disputes sont nombreuses.
Une nuit, après une énième incompréhension, il entend la voix de sa mère dans le fond du jardin.
Derrière le mur du jardin, un passage !
David glisse alors dans un nouvel univers peuplé de nains, de loups et de sorcières ...
Le Livre des choses perdues s'ouvre sur le deuil vécu par un enfant. Le narrateur a, ma foi, bien compris le mécanisme de retrait dans ces cas-là. De la culpabilité naissante (qu'aurais-je pu faire pour éviter ce drame ?) au repli sur soi, tout en passant par un moment de soulagement (finalement je n'ai plus à aller la voir à l'hôpital) et les rendez-vous chez le psychiatre, la psychologie enfantine est ici très bien retranscrite, et jamais on ne tombe dans le pathos.
C'est un récit qu'on pourrait croire bien ancré dans le réel, s'il n'y avait de temps en temps l'intrusion d'éléments fantastiques comme cette ombre que David voit un jour dans la maison alors qu'il est dans le jardin, ou encore comme ces livres chez le psychiatre qui murmurent des phrases. Mais comme les adultes pensent que c'est l'imagination de David qui lui joue des tours, à quoi bon s'inquiéter ?
Et puis, le roman chavire vers le merveilleux. Lorsque cette bascule intervient, c'est un nouveau monde qui s'ouvre pour le lecteur. Un monde peuplé de personnages issus des contes comme Blanche-Neige ou encore la Belle au bois dormant.
Et comme dans tous les contes européens, le bien s'oppose au mal, cet univers est lui aussi soumis à ce manichéisme. A côté des personnages présents pour aider David, comme le garde-forestier, évolueront donc des personnages maléfiques comme le Sire Loup et les Harpies.
Cette profusion de personnages merveilleux ou monstrueux est étonnante : que viennent faire les Harpies aux côtés de Blanche-Neige ? En fait, ce roman est aussi une réécriture des contes et des légendes. Aussi il ne faudra pas s'étonner de trouver un Roland par exemple, personnage très inspiré de la chanson de geste moyenâgeuse du même nom.
Néanmoins, il ne s'agit pas d'une simple réutilisation des contes traditionnels puisque l'auteur a choisi de les détourner. Ainsi, pour ne citer qu'eux, les nains de Blanche-Neige sont transformés en redoutables syndicalistes au comique assez prometteur et la suite du petit chaperon rouge est si librement interprétée que Bettelheim doit bien rire dans sa tombe !
L'injection de ces différents contes dans ce récit permet de lui donner un certain allant dans l'action : pas une seule fois le lecteur ne peut imaginer quel personnage David rencontrera au cours de sa route.
A ce suspens s'ajoute une touche de cruauté, et on voit bien que le Connolly des romans noirs n'est guère loin. Il suffirait de gratter un peu la touche édulcorée des contes pour se retrouver dans un monde excessivement sombre.
Réinterprétation et relecture des contes et légendes sur un lit d'épines, Connolly signe là un conte initiatique fouillé et accessible aux adolescents au cœur bien accroché.
Ed. l'Archipel, 346 pages, 18 €50
Vous êtes déjà nombreux à l'avoir lu : Cathulu a été captivée et ne l'a pas lâché avant la fin, Fashion a glissé un "Magistral" en fin de billet, Karine :) a frémi (d'ailleurs, si ça peut te rassurer, j'ai moi aussi eu des frissons lors de cette lecture.), Gio a ri aux éclats par moments, Lilibook se demande si c'est bien un livre pour la jeunesse (je partage son avis), Esmeraldae trouve qu'il y a tout de même quelques longueurs et Noryane s'est rappelée de ses peurs enfantines en lisant ce livre.
Lu dans le cadre du prix des
, ce roman rentre aussi dans la catégorie Challenge littéraire de la rentrée. 11/14 ![]()