Bric à Book

En pagaille ordonnée, des livres (pour le côté sérieux) mais pas que ... se nichent aussi des fariboles et des notes sur la musique.

05 février 2009

Le voyage dans le passé de Stefan Zweig

808436_969638Sur le quai de la gare de Francfort, Louis n'entend pas les bruits mécaniques et sourds qui l'entourent. Tout son être est tourné vers celle qu'il attend. Bientôt il la voit, et c'est le sourire aux lèvres qu'il la rejoint. Voilà neuf ans qu'il espérait voir ce jour arriver. Neuf ans qu'il avait fait la connaissance de cette femme.
Dès les premiers regards échangés, Louis avait su qu'il était tombé sous le charme de cette femme à l'allure parfaite. Mais ce sentiment rencontrait un opposant de taille : cette femme était mariée à son patron.
Toute liaison était alors impossible, mais la seule vue de cette femme pouvait rendre Louis heureux.
Ce fut une demande de son patron qui perturba singulièrement le cours des choses. Celui souhaitait ardemment envoyer Louis résoudre une mission délicate au Mexique. Le jeune homme, mû par une certaine ambition accepta sur-le-champ, avant de comprendre -mais un peu tard- que ce voyage l'éloignerait de sa douce.
Commence alors une longue séparation. Louis ne se doutait pas alors qu'elle durerait neuf ans.

En une centaine de pages, le lecteur se trouve propulsé au centre d'une chaste histoire d'amour bridée par les conventions du début du XXème siècle. Du premier regard échangé aux premières angoisses liées à la situation, les sentiments de Louis sont décrits avec une justesse qui fait penser aux romanciers du XIXème.
Comment ne pas y songer quand naît cet amour entre ce jeune homme sans le sou et cette femme riche et plus âgée ? Louis ne fait-il pas là son éducation sentimentale ? Aux effluves flaubertiennes de cette nouvelle s'ajoute l'ambition stendhalienne de Louis. Mais les comparaisons s'arrêtent là car il n'y a rien d'ironique chez Zweig et l'ambition ne fait aucun ravage. En outre, chez Zweig, l'Histoire (avec un grand H) est toujours omniprésente, et peut-être le réel message de l'œuvre est-il situé ailleurs que dans cette histoire d'amour ...

Le thème du récit est donc de montrer quel est l'impact du temps sur l'amour, le tout sur fond de première guerre mondiale. Le sentiment amoureux ne s'étiole-t-il pas avec le temps ? N'est-ce pas une vaine chimère ? Mais aussi comment l'amour peut-il encore survivre alors qu'autour la guerre fait rage ?
Et c'est là que je tire mon chapeau (que je n'ai pas) à Zweig car il excelle dans la description psychologique du sentiment amoureux. Là où j'aurais pu être agacée par ce torrent d'amour, j'ai été séduite. Je crois que le charme tient en grande partie à l'écriture de Zweig. J'ai souvent relu les phrases pour leur belle cadence (A ce propos, je remercie Baptiste Touverey pour son excellent travail de traduction. Bien que l'édition possède la version originale en allemand, je n'ai pas pu la lire car la langue de Goethe est un labyrinthe impénétrable pour moi.)

Cette nouvelle inédite de Zweig vient d'être traduite en français, vous auriez tort de passer à côté de ce joli bijou finement ciselé. Dès ce billet terminé, je cours ouvrir mon recueil des Fêtes galantes de Verlaine.

Chez Grasset, 173p, 11 €

Fashion elle aussi aime Zweig et Verlaine, Lily aussi a été bercée par ce récit et Alwenn a été conquise (d'ailleurs elle aussi a trouvé qu'il y avait du Stendhal et du Flaubert dans cette nouvelle.)

08 janvier 2009

Un Secret de Philippe Grimbert

un_secret_grimbertFils unique, j'ai longtemps eu un frère.
Le narrateur fait un jour une découverte bien surprenante. Que fait ce chien en peluche dans la chambre inoccupée de l'appartement ? Et pourquoi sa mère est-elle si mal à l'aise quand elle voit ce jouet dans les mains de son enfant ?
Cette découverte est un déclencheur pour le narrateur. A partir de ce jour, il n'est plus seul : il s'invente un frère plus beau, plus fort que lui.
Oubliées les souffrances dues à son corps chétif, oubliée la solitude des nuits. Son frère est là pour le protéger.
Et quand il se chamaille avec lui, il court chercher du réconfort auprès de cette peluche qu'il a appelée Sim.
Dans le même immeuble que ses parents habite Louise. Le petit garçon trouve en elle une confidente appréciable. Peut-être est-ce le pied-bot de cette femme qui rapproche ces deux êtres hors norme ? Au corps malingre du narrateur répondrait le pied déformé de Louise.
Pour le narrateur, cette femme soigne le corps autant que l'âme. Il aime se retrouver dans son cabinet pour se faire dorloter, mais aussi l'écouter parler. Un lien fort se crée entre eux, et bientôt il lui confie toutes ses peines.
Il se sent plus proche d'elle que de ses parents : leur beauté et leur corps musclé gênent le garçon. Il se réfugie alors dans l'écriture : ce sont des centaines de pages grisées par ses récits.
Un jour, alors qu'il regarde un documentaire sur la seconde guerre mondiale à l'école, des images insoutenables défilent à l'écran : des chaussures et des pyramides de cheveux et de membres. Un garçon crie alors :
-"Ach ! Chiens de Juifs".
C'est alors que le narrateur est pris d'une rage noire. Lui, le malingre, se jette sur ce garçon, et le roue de coups.
Cet acte est un point d'interrogation pour le narrateur : pourquoi diable a-t-il été pris d'une telle furie ?
Louise, quant à elle, comprend que c'est le moment de révéler certains secrets. Elle va alors ouvrir les pages d'une histoire que le garçon n'a jamais feuilletées ...

C'est la troisième fois que je lis ce roman, et à chaque fois je suis captivée par cette histoire. Grimbert a su donner à sa vie une portée universelle.
Il s'agit en effet de son histoire, même s'il l'a romancée. Petit garçon, il a vécu avec un poids en lui, un poids qui l'empêchait de grandir, de s'étoffer. Et c'est Louise (créée pour le livre) qui lui a permis de grandir.
A chaque lecture, je ne peux m'empêcher d'être touchée par ce petit garçon malingre qui peine à trouver sa place auprès de parents si parfaits et cette mère qui, telle Médée, sacrifie son enfant.

Le roman a obtenu le Goncourt des lycéens en 2004.

Chez Grasset, 15 €, 191p / Livre de Poche

un_secret_0L'année dernière est sortie une adaptation cinématographique de ce livre.

Le réalisateur Claude Miller a choisi de donner un nom au narrateur. Ce sera François. Ce choix illustre bien la volonté de Miller de s'éloigner du genre biographique, sinon il aurait appelé le garçon Philippe, comme l'auteur. En somme, il a souhaité donner à ce film une valeur plus universelle. D'ailleurs il dit lui-même que l'histoire du livre l'a renvoyé à sa propre histoire.

La construction chronologique est elle aussi bouleversée. Miller a préféré alterner les époques : le passé ressurgit ainsi dans le présent, comme s'il n'était pas encore digéré. Le traitement des couleurs (Miller a filmé le présent en noir et blanc et le passé en couleur) rend cette construction en mille feuilles (passé/présent/passé etc.) limpide.

Avec ce film, j'ai retrouvé l'ambiance du livre. La culpabilité dont les personnages souffrent transperce l'écran. Cécile de France passe très bien de la femme envoûtante à la mère protectrice, Bruel incarne à merveille cet homme rongé par le désir, puis par la culpabilité (et bizarrement, son rôle de sportif est crédible), Julie Depardieu est une confidente très attachante, et Ludivine Sagnier explose dans ce rôle tout en retenue.

Un joli film pour un joli livre.

Nanne aussi a aimé lire ce roman autobiographique.

10 novembre 2008

La Promenade des Russes de Véronique Olmi

9782246722410Sonia est une jeune adolescente qui vit le plus souvent chez sa grand-mère. Sa mère a la bougeotte et son père ne sait pas vraiment comment vivre avec sa fille.
Sonia est d'origine russe, les "Sonietchkaaaaaaaaaaaaa" résonnent souvent dans l'appartement de sa babouchka (sa grand-mère). Mais quelle idée de l'appeler ainsi ! Sonia préférerait s'appeler Camille Dubois.
Tout serait beaucoup plus simple.
D'abord, elle n'aurait sans doute pas cette mère instable, si slave malgré elle, toujours une valise à la main, et sa babou n'aurait pas ce terrrrrrible accent rrrrrrrusse.
Puis elle n'aurait pas à essayer de comprendre les conversations russes quand sa babou invite ses vieilles copines.
Enfin, elle n'aurait pas à subir l'obsession de sa grand-mère. Celle-ci est en effet persuadée détenir la vérité sur Anastasia, la fille du Tsar Nicolas II de Russie : régulièrement Babouchka écrit au directeur du magazine "Historia" pour lui dire ce qu'elle pense de toute cette mascarade autour d'Anastasia. Elle seule connaît la vérité !

Sonia a du mal à trouver sa place. C'est vrai, qui est-elle ? Elle, elle n'est qu'une pauvre petite adolescente française avec des grands-parents russes, elle n'a jamais vécu la Révolution, ni subi les tourments liés à l'émigration.
Alors pour exister, la jeune fille se plonge dans Rebecca de Daphné du Maurier. Elle s'invente une nouvelle histoire tout en fredonnant du Joe Dassin.

Au soleil, sous la pluie, à midi ou à minuit

Il y a tout ce que vous voulez aux Champs-Elysées

Son adolescence aurait pu osciller entre quête identitaire et désillusions, mais la vie en a décidé autrement.
Un jour, sa grand-mère n'est plus dans l'appartement. Sonia a beau chercher, Babou a disparu ! De peur qu'on ait kidnappé sa petite-fille, Babou est sortie dans la rue, et elle est tombée.
Commence alors une nouvelle vie pour Sonia ...

Ce roman a le parfum de mon enfance. Dès les premières lignes du récit, j'ai été plongée 15 ans en arrière. Tout y est !
Les vieux châles brodés, les œufs en bois peint,  le samovar qui trône dans le salon, la Vierge qui nous scrute de ses yeux, les cornichons malossol et les icônes. Du coup, je m'interroge : les Slaves ont-ils tous le même intérieur ?
Et cet accent qui roule les R ! Ce bel accent que je n'entendais pas quand j'étais petite, persuadée que tout le monde avait le même.

Mais ce ne sont pas seulement mes origines qui m'ont fait aimer ce roman. La narration faite par la jeune Sonia mime parfaitement la naïveté de l'adolescente mais aussi ses affres. Et lorsque Sonia s'émancipe de cette famille, la prose prend elle aussi son envol. Un joli roman d'apprentissage qui m'a émue jusqu'à la dernière ligne.

Extrait :
La vérité est ailleurs. La vérité est en face de moi. Mais pas dans le magazine avec Ingrid Bergman. Pas dans les cartes. La vérité est dans la tête de ma grand-mère. Elle ne l'a jamais dite à personne. Même aux journaux. Même aux présidents. Elle se croit en danger, elle se livre à demi-mots, elle balance des demi-vérités, persuadée que Iouri Andropov lit par-dessus son épaule, aussi personne prend la peine de glisser des félicitations dans l'enveloppe réponse. C'est pas grave. Je suis en première ligne. Et j'attends. SI j'ai une utilité sur cette terre où je suis arrivée terriblement en retard, c'est sûrement celle-là : attendre que la vérité éclate. Que ma grand-mère me fasse confiance.

Chez Grasset, 17 €, 250 p
Merci Lolo de m'avoir conseillé ce livre. Clarabel et Lilly ont aimé elles aussi.

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