Au cœur d'une forêt japonaise, un groupe d'hommes a reçu pour mission la construction d'un barrage. Chacun marche attaché à celui de devant au moyen d'une corde : mesure de sécurité dans cette forêt tout de même dangereuse. Ainsi leur avancée se fait lentement, et elle est forcément entravée par le rythme du premier de cordée. Ces hommes ont donc le temps de voir qu'autour d'eux tout n'est que brume et brouillard. Bientôt une lueur apparaît à l'horizon : c'est la vallée. Place où s'établira le camp. Enfin libérés !
Le spectacle qui s'offre à eux est splendide : ici l'Homme n'a pas encore imposé son empreinte. Même si ça ne saurait tarder avec ce groupe d'hommes nouvellement arrivés.
Le narrateur prend ses jumelles et ce qu'il voit est vraiment insolite : une étendue de pierres tombales absolument inimaginables. Dans un coin au nord de la vallée se dressait isolée une construction de toit en chaume qui ressemblait à un temple. Le regroupement de pierres tombales commençait là, pour s'étendre en se bousculant sur tout le côté gauche du torrent, s'étirant vers le sud de la vallée avec la même densité, ses extrémités allant jusqu'à grimper la pente naissante de la montagne.(...) On pouvait penser que le nombre considérable de pierres tombales était représentatif de l'ancienneté du hameau. Comme le disait la rumeur, le hameau était-il tenu par des descendants de fugitifs ?
Le narrateur arrive donc avec le reste de ses camarades dans un lieu bien étrange.
Bientôt les travaux commencent, et la cohabitation entre ces hommes arrivés de la ville et les habitants du hameau n'est pas simple du tout.
Les villageois sont très attachés à leurs coutumes et ces travailleurs ne font que perturber leur habitat naturel. Aussi, même si leur entreprise est vouée à l'échec, les villageois reconstruisent inlassablement ce que les autres endommagent.
Une lutte froide s'engage alors. Inutile de dire que les quolibets pleuvent chez les travailleurs : ils ne comprennent pas comment à notre époque certains peuvent être autant attachés à ces valeurs ancestrales.
Malgré cette guerre froide, les deux civilisations cohabitent. Jusqu'au jour où un ouvrier commet l'irréparable. Comment les villageois vont-ils accepter qu'un homme inconnu ait eu l'audace de violer une des leurs ?
En commençant ce livre, j'ai cru que j'allais être bercée par la poésie d'un lieu à l'écart de la civilisation. Une sorte d'Eden préservé de la main de l'homme.
Je pensais aussi que des mots choisis pour décrire cette vallée s'élèverait une douce mélodie.
C'était sans compter cette ambiance étrange qui caractérise tous les romans japonais que j'ai lus.
Ainsi, dès le premières pages, cette forêt semble animée par un souffle bien mystérieux. Souvent, j'ai pensé aux films de Miyazaki où la nature règne sur l'ensemble des hommes. Cet animisme est présent dans ce récit, même si aucun dieu de la forêt n'apparaît. (Inutile de chercher un Totoro dans ces pages.)
En outre, ces villageois semblent bloqués dans une autre sphère temporelle. Par exemple, quand ils réparent en vain le toit de leurs maisons, ils semblent nier la prochaine destruction de leur village condamné à être inondé. De même pour la jeune fille violée : son corps en décomposition est laissé là, accroché à un arbre, comme si la nature reprenait ses droits. Malgré tout, l'écologie n'est pas le thème central du récit.
Il est toujours étonnant de voir à quel point la civilisation japonaise est marquée par ce choc des cultures. Entre ces valeurs ancestrales puissantes et cette modernité qui n'apporte que le chaos, le roman tranchera à la fin.
A cette atmosphère particulière s'ajoute un narrateur hors-norme ! C'est un ancien détenu qui raconte cette histoire. Condamné pour avoir tué sa femme, il n'a rien d'un ange, puisqu'au moment de relater le crime qu'il a commis, il avoue au lecteur avoir eu une montée de plaisir en frappant sa femme. Cette femme qui l'avait trompé.
Ainsi, entre ce narrateur en proie à la rédemption et cette vallée perdue, le lecteur a devant lui un roman bien particulier.
En le lisant, j'ai été dérangée par les descriptions du corps en décomposition de la jeune fille, mais au final, quelques jours après l'avoir lu, après l'avoir digéré en somme, je retiendrai surtout de ce récit ce clivage entre une modernité destructrice et des traditions en adéquation avec la nature. Troublant mais enchanteur aussi.
Ed. Actes Sud, 174 pages, 16 €
Ys qui ne lit pas beaucoup de littérature asiatique a gardé de ce roman une impression froide et étrange, Papillon en revanche parle de beauté glaciale : elle a aimé ce mélange de poésie et de mystères.
Télérama : Il faut redécouvrir cet auteur exceptionnel au plus près de la nature,
dont l'écriture coule comme un filet d'eau le long d'une roche :
froide, suintante, insistante.
En Allemagne, dans un futur indéterminé, un agent du Grand Train vient d'arriver sur son lieu de travail. Il repense encore aux paroles bien énigmatiques que sa fille Yun a prononcées ce matin : Tu partais dans un train très sombre et tu ne revenais jamais.
Ce n'était qu'un rêve, se persuade-t-il.
Malgré tout, arrivé à la septième section de ce train gigantesque, voici qu'il aperçoit un passager particulier. Il ne connait pas encore son nom, mais il fera bientôt la connaissance de Klaus Siegel. Comme cet homme lève la main, il se dirige vers lui en lui demandant s'il peut lui venir en aide.
- Tu feras l'affaire, dit le jeune homme en acquiesçant lentement.
C'est à partir de ce moment que tout bascule, que ce passager dévoile une bombe artisanale sous son manteau.
Il aurait avant tout un message à transmettre. Drôle de messager tout de même. Daniel Kean pense de nouveau aux paroles de sa fille, paroles de bien mauvais augures.
Bientôt, l'ensemble de la sécurité est sur le pied de guerre. Dans son oreillette, Daniel apprend que Klaus a bien une bombe sur lui. Bombe qui se déclenchera si son pouce appuie sur un cable. Il est donc inutile de viser cet homme à distance, cela ne ferait qu'accélérer les choses.
Mais Klaus ne semble préoccupé que par ce message qu'il doit dire à Daniel. Un message qu'il ne devra révéler à personne. Jamais.
Un premier chapitre haletant, qui propulse d'emblée le lecteur dans cet énorme train. On ne connait encore rien de Daniel, mais on s'est déjà attaché à lui, à cet homme très simple qui ne vit que pour sa femme et sa fille.
Autour de lui, gravite un monde hostile. Un monde où il semble difficile de s'éloigner de la ville pour aller dans un parc, un monde à la fois proche du nôtre mais tellement différent !
On ne sait pas à quelle époque se déroule cette histoire. Après la nôtre, c'est certain, puisque dans cet univers les femmes ont perdu la faculté d'enfanter. La majorité est ainsi issue de manipulations génétiques. Très peu de poils, un visage lisse et un corps qui ne vieillit pas. Les hommes biologiques sont en minorité et suscitent un certain dégoût.
Daniel ne le sait pas encore, mais cette rencontre offre les prémisses d'une nouvelle vie remplie de découvertes inattendues et souvent dangereuses.
Ce sera par exemple l'occasion de visiter un pays enfoui sous les eaux ou encore de se frotter à des créatures qui n'ont rien à envier aux divinités grecques chtoniennes.
Des continents vraiment étranges vont s'ouvrir au lecteur, un peu comme dans Voyage au centre de la Terre de Verne, sur lesquels vivent des êtres fantastiques et répugnants.
Mais ce roman n'est pas seulement l'occasion de pénétrer un monde futuriste. Somoza aime déjouer les attentes de ses lecteurs et à cette exploration devaient se mêler d'autres problématiques afin de rendre l'ensemble plus complexe.
Ainsi, la totalité de l'intrigue est portée par une problématique ancestrale : peut-on se reposer sur des écrits bibliques ? Peut-on y croire ?
En effet, dès le début du roman, le lecteur sait que s'opposeront deux conceptions du monde : les croyants et les non-croyants. Cependant ici, ils devront cohabiter et faire route ensemble puisque c'est à Daniel, un non-croyant, que LE message a été donné. Un message transmis par un croyant.
Bien-sûr, ces écrits bibliques n'ont pas grand chose à voir avec la Bible que nous connaissons, puisqu'ils font appel à d'autres mythes. A un univers différent du nôtre correspond une parole divine différente de la nôtre. Malgré tout, l'analogie avec notre monde est assez facile à établir.
C'est donc un monde hostile et profondément pessimiste, peuplé de créatures plus répugnantes les unes que les autres qui s'ouvre à nous. Un monde très largement inspiré de Lovecraft et de son mythe de Cthulhu, et ce même si Somoza ne le mentionne pas une seule fois (enfin, une seule.)
Je ne connais que très peu Lovecraft, je ne pourrai donc pas vous dire si ce roman respire à plein nez ce génie de la science-fiction et de l'horreur. Mais si jamais cette littérature assez particulière ne vous plaît pas plus que ça, je ne suis pas certaine que ce roman vous plaise, car ici la réflexion sur le pouvoir de la littérature ne se révèle qu'à la fin.
Ed. Actes Sud, 380 pages, 22€50
D'autres l'ont déjà lu : Laurence est assez partagée car elle a aimé l'idée de ce roman, mais trouve que l'écriture est en deçà de ce qu'elle a déjà lu de lui, Cuné parle de roman pénétrant, Stéphie parle de délicieuse sensation de vertige et Béné en redemande.
Sur Evène : Trop nombreux, pas suffisamment attachants, les personnages paraissent
écrasés par la lourdeur ambiante, et manquent cruellement de vie. Même
les amateurs de Lovecraft, d'abord enthousiasmés par le point de départ
imaginatif, restent sur leur faim. Une déception à la hauteur du talent
de l'écrivain qui, sans écrire un mauvais livre, n'a pas su aller plus
haut.
Sur Cafard Cosmique : Le lecteur frôle parfois la saturation, croise des scènes à la limite
du ridicule pour être ébloui l’instant d’après par la richesse de
l’univers inventé par Somoza.
Roman lu dans le cadre des
. Challenge 2 % littéraire : 13/14
Il y a des livres dont le titre attire comme un aimant. Ce fut le cas pour celui-ci : un titre à rallonge dont la musique chatouillait mes oreilles. Et puis, il y a le petit cœur que le libraire a apposé sur la couverture. Gage de qualité. Ensuite, eh bien ensuite il y a la quatrième de couverture qui me donne envie de ne pas passer à côté de ce livre :
Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de
sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime
démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le
succès ne s'est jamais démenti. On peut donc, aujourd'hui, à l'occasion
d'une nouvelle édition de ce " testament ", parler d'un véritable
classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la
transparence et l'inoubliable éclat.
Bien-sûr, ce n'est pas un livre gai, mais le contenu est un petit bijou. Petit car ce livre ne contient qu'une vingtaine de pages, mais nul besoin d'être long pour être de qualité.
Stieg Dagerman est d'abord un être assoiffé de justice, déçu par la société de l'après-guerre : Le thème central de mon œuvre est l'angoisse de l'homme moderne face à une conception du monde qui s'écroule. La littérature est donc pour lui un moyen de trouver un refuge. Une bulle protectrice. Les thèmes développés dans ses nombreux livres (car cet homme a été un auteur emblématique dans son pays) traitent surtout de ses angoisses. Angoisses impossibles à effacer d'un coup de crayon sur le papier, malheureusement.
En 1952, à 30 ans, il écrit donc Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, œuvre testament puisque par la suite Stig Dagerman ne publiera plus rien, par peur d'être déçu de son écriture. En 1954, il se donnera la mort.
Parler de cette œuvre serait la dénaturer. Voici quelques passages :
En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.
Qu’ai-je alors entre mes bras ?
Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.(...)
Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n’est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort ! (...)
Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance. (...)
Même si cette œuvre est un essai, ce n'est pas le discours argumentatif que je retiendrai, mais plutôt la puissance évocatrice des mots. Un livre court mais intense, où chaque mot semble à sa place. J'ai pensé à Faulkner ou encore à Kafka (il l'a d'ailleurs rencontré et en a été marqué.) Magnifique.
Ed. Actes Sud, 4 €, 21 pages intenses et sublimes
Si lire sur un écran ne vous rebute pas, voici le texte dans son intégralité ici.
"Les têtes raides" ont d'ailleurs chanté ce texte sur leur album Banco :
Notre besoin de consolation est impossible à rassasier
En apprenant que sa grand-mère avait fait un malaise et que ses tantes allaient bientôt la placer dans une maison de repos, Jade avait pris sa voiture et s'était rendue chez sa grand-mère.
Et voilà, à 30 ans Jade enlevait sa mamoune des griffes de ses tantes et la ramenait chez elle sur Paris. Quelle drôle d'idée ! Quelques mois plus tôt, elle avait rompu avec Julien car elle trouvait que sa vie était devenue trop monotone et voici qu'elle emménageait avec une vieille femme !
Et ses tantes, qu'allaient-elles dire ? N'était-ce pas insensé ? Jade saurait-elle vivre avec sa mamoune ? Et si elle faisait un malaise, comment réagir ? Et sa grand-mère n'allait-elle pas l'étouffer avec ses manies de vieille femme ?
Jade ne savait pas encore que cette grand-mère était pleine de surprises et l'emmènerait vers des chemins encore inconnus pour elle ...
Voici un roman qui a su me parler d'emblée.
Ces deux femmes unies par les liens du sang qui se retrouvent et se découvrent m'ont charmée du début à la fin. Quelle belle complicité entre elles !
Même si Jade est une journaliste pour un magazine féminin, son jardin secret l'emmènerait davantage sur le terrain de l'écriture longue. Elle a d'ailleurs écrit un livre. Malheureusement, après avoir envoyé son manuscrit à de nombreux éditeurs, elle a essuyé plusieurs refus. Lorsque sa grand-mère apprend les déconvenues de sa petite-fille, elle lui propose de l'aider.
Jade est perplexe, elle qui pensait tout connaître de sa grand-mère, de ses habitudes de vie
et de son doux parfum de violette et de rose -fragrance qui sera toujours celle de sa grand-mère-, elle est étonnée
quand sa mamoune lui propose de l'aider en relisant son manuscrit.
Comment une vieille femme de la campagne pourrait-elle l'aider à être publiée ? Mais Jade ne sait pas encore que derrière cette vieille femme se cache une lectrice acharnée.
Aux liens du sang s'ajoute alors une complicité sans faille.
Qui aide l'autre ? Est-ce Jade qui a permis à sa mamoune d'échapper à la maison médicalisée ou sa grand-mère qui finalement apporte à la jeune femme une aide inestimable dans sa vie ?
La double narration de ce roman permet de s'attacher aux deux femmes. Chaque chapitre donne à tour de rôle la parole à Jade et à sa grand-mère et montre leur point de vue respectif.
Jade est une jeune femme un peu perdue depuis sa rupture avec Julien : même si son travail de journaliste lui plaît, elle a le sentiment de ne pas être à sa place, de ne pas avoir une vie épanouie. L'arrivée de la grand-mère, avec ses bons petits plats et sa façon de voir la vie lui redonneront le courage nécessaire pour s'envoler vers une vie dont elle aura les rênes. Une vie qu'elle ne subira pas.
Quant au personnage de Jeanne, la grand-mère de Jade, sa façon de voir la vie m'a donné le sourire plus d'une fois car elle n'était pas d'une génération qui se lamentait ou avait des états d'âme à toutes les heures de la journée. Cette femme qui toute sa vie a caché sa passion pour la lecture est vraiment touchante.
Oui, j'avoue m'être projetée dans ce roman. Même si ma grand-mère ne vit pas sous le même toit que moi, j'ai pour elle une tendresse infinie. C'est toujours vers elle que je me tourne dans les moments difficiles. En une phrase, elle sait me remettre sur le bon chemin. Et j'ai retrouvé cet amour dans ce récit.
Finalement la relation touchante qui unit ces deux femmes, ce joli tricot de la vie qu'elles tissent ensemble, m'a permis de passer outre certaines faiblesses de l'intrigue car certaines rencontres ou certaines situations me semblent être trop parfaites pour être vraies. Mais au diable la vraisemblance ! Ce qui importe ici, c'est l'émotion qui se dégage de cette histoire. Oui, j'avoue (encore une fois) avoir été complètement bouleversée par l'épilogue. C'est une fin qui me suivra longtemps et qui me permettra, je pense, de suivre davantage mon instinct que ma raison.
Un livre qui nous pousse à aimer le défi que la vie nous propose chaque jour et à l'accepter.
Je vous mets ici les nombreuses petites phrases que j'ai aimées (c'est donc un livre aux multiples cornes que je mettrai dans ma berg'bibli) :
- J'ai beaucoup lu, depuis très longtemps. Je suis une lectrice assidue, une amoureuse des livres. On pourrait le dire ainsi. Les livres furent mes amants et avec eux j'ai trompé ton grand-père qui n'en a jamais rien su pendant toute notre vie commune.
Mes mains furent les compagnes de mon âme, les artisans des rêves accomplis, le fantôme des corps arrachés, des blessures restées ouvertes. Ce sont elles qui se posaient sur ta peau, Jean. Elles ont recueilli mes pleurs après ton départ. Alors que je te parle en cet instant, c'est la première fois que je sens mes yeux secs. Depuis trois ans je n'ai jamais pensé à toi sans verser une larme. En venant me chercher cette petite ne savait pas quels miracles allaient s'accomplir. Bonnes ou mauvaises, les conséquences de nos actes sont toujours des mystères.
Quand je lis, je n'ai plus d'âge, je suis à temps dans la vie des personnages, j'épouse, me sépare, je trahis aussi, ou je me trompe. Jeune, quand il m'arrivait de lire une épopée, je vieillissais avec les héros en traversant avec eux les turpitudes de la vie. Aujourd'hui je remonte le temps avec eux, je rajeunis, mais, nourrie de mon expérience, je perçois les écueils, je sais les pièges dans lesquels ils se précipitent.
Et un dernier extrait car je serais capable d'en citer bien d'autres encore : On peut passer sa vie à ne voir que l'écume sans jamais plonger dans les profondeurs qui président aux mouvements de la surface mais dans un vrai livre on n'a pas le choix. Il est d'une traite cette nage en surface, ces descentes dans les grands fonds, ombre et lumière en alternance et jusqu'à l'essoufflement.
Et quand arrive la vieillesse : pourquoi faut-il toujours en venir à réclamer la permission d'exister à ses enfants ?
Collection Un endroit où aller chez Actes Sud, 391p, 21 €
Clarabel dit que c'est un livre ensorcelant qui ne nous quitte plus, Martine écrit que ce livre est un merveilleux messager qui nous parle avec réussite des liens que tissent deux générations, Marie nous invite à le lire sans tarder, Cuné trouve que l'écriture et l'univers de l'auteur sont nimbés de scintillements, Laure a elle aussi été renversée par la fin, Anne a suivi le même cheminement que moi : c'est en lisant l'épilogue que les petits bémols éprouvés au cours du récit se sont éteints d'eux-mêmes. Même les hommes aiment ce roman : l'avis de Michel.
Ce recueil de six nouvelles est à l'image de la première de couverture : beau et troublant.
Dès les premières lignes, j'ai été plongée dans un univers particulier : la plume de Guadalupe Nettel s'immisce dans les travers compulsifs dont nous pouvons tous être atteints. Et c'est justement ce qui est déroutant : les différentes histoires montrent toutes comment une chose insignifiante peut prendre des proportions exagérées.
Ce ne sont pas des nouvelles fantastiques, mais le doux malaise produit par ces histoires fait tout de même penser à cette tonalité.
C'est le corps qui est mis à nu dans ce recueil, ce corps qui devient omniprésent dans cette société du paraître.
Ainsi la première nouvelle parle-t-elle d'un photographe qui ne prend en photo que des paupières. Photographe officiel d'un chirurgien réputé de Paris, il a la charge de prendre des photos avant et après l'opération. Au fil du temps, l'oeil averti du photographe trouve que ses photos faites après l'opération se ressemblent toutes. Il trouve même que ces paupières sont abominables ...
Dans la dernière nouvelle s'élève la voix d'une patiente internée volontairement dans une clinique pour troubles capillaires.
Dans "Bonsaï", le narrateur japonais trouve refuge dans une serre d'un jardin botanique. Des visites anodines qui bouleverseront sa vie.
C'est ce qui rend ce recueil étrange : à partir de situations quotidiennes, l'auteur crée un monde à la limite du fantastique. Ce n'est pas l'histoire qui devient fantastique, c'est le monde dans lequel nous vivons qui l'est.
Ce sont donc des personnages qui semblent anormaux mais qui finalement nous ressemblent un peu.
Le toute est servi dans un style finement ciselé.
Ce recueil a obtenu le prix littéraire franco-mexicain Antonin Artaud.
Actes Sud, 140p, 15€, mars 2009
Si la couverture vous plaît, je vous conseille d'aller voir le site de l'illustratrice Nicoletta Ceccoli.
Thierry Clermont (Figaro) parle de féérie renversée.
Xavier Houssin (Le Monde): Aucune complaisance chez Nettel. Mais elle va chercher loin où ça démange. Depuis longtemps.
Emilie Vitel (Evene) : Tels des morceaux choisis, chacune des nouvelles de Guadalupe Nettel
sonde plus avant la déraison du monde, l’interroge et l’ausculte, la
provoque afin d’en saisir l’essence. Et si ces histoires deviennent
"embarrassantes", c’est qu’elles sonnent comme un rappel à l’ordre,
qu’elles clament qu’en tout lieu et à tout instant la folie peut
frapper.
Pourquoi la Hongrie ?
Voici la question sans ambages que pose un ami à Anne-Marie Garat. Cette question la désempare. Son ami lui suggère alors qu'elle a peut-être un hongrois dans son ascendance.
Non, non, pas de hongrois. Seulement des girondins et des béarnais.
Commence alors une promenade matinale propice à l'introspection. En traversant les champs de vignes alors que le soleil se lève, elle tente de répondre à son ami.
Peut-être est-ce ce mot qui, une fois lancé sur le papier prend une courbe inattendue ? Il part comme un caillou, ricoche et file, sa course finit l'on ne sait où, il est perdu parmi les mille semblables du chemin, cependant ayant atteint son but, ou sa destination il rayonne tel un diamant caché, il émane de lui une lumière nucléaire dont nous sommes irradiés et c'est une mémoire de pays qui se libère.
Peut-être est-ce un choix politique inconscient ? La Hongrie, pays d'Europe centrale, serait alors ce pays qui symboliserait les fractures du XXème siècle ?
Anne-Marie Garat laisse cheminer sa pensée au gré du paysage qui s'offre devant elle. Vient alors le temps des souvenirs, de ce passé enfoui qui ne demande qu'à resurgir.
Le passé que rien ne fait passer retourne au présent et il est bon que nous sachions plus si c'est hier, ou l'an dernier ...
Elle pense alors à cette petite fille hongroise qu'elle a connu quand elle était plus jeune mais dont elle ne se souvenait plus, à ce vieil appareil photo de son père. Des ces images jaunies par le temps se détache même la figure d'un photographe hongrois. La pensée de l'auteur vagabonde et se niche dans des endroits oubliés de sa mémoire.
La question anodine de cet ami plonge Anne-Marie Garat dans son enfance. Et si la Hongrie était tout simplement un pays fictif propre à lui rappeler son enfance, ce temps perdu qu'elle peut retrouver grâce à l'écriture ? En outre, n'est-ce pas un moyen d'accéder à l'éternité ? En effet, ne sommes-nous pas composés de tissus voués à disparaître un jour où l'autre ? Ces oripeaux en filaments de fées tiennent à peine ensemble, pourtant c'est le manteau que nous portons, il enveloppe notre âme vacillante, intermittente et constante, cachée dans ses replis. Par moments, nous croyons entrevoir sa forme impudique, mais il vaut mieux garder le secret de son existence, ignorer ce que nous dissimulons d'elle sous nos histoires, nos romans cousus de fil blanc.
Je crois que je n'ai jamais corné autant de pages sur un si petit livre. Je ne connaissais pas du tout Anne-Marie Garat, mais j'avais lu quelques critiques élogieuses de Dans la Main du diable. C'est en attendant Miss Charity chez le libraire que je suis tombée sur ce petit livre dont la première page m'a séduite. C'est un peu ainsi que débutent les grandes histoires d'amour, non ?
Oh, cela tient à trois fois rien.
A un titre qui possède le parfum de l'enfance, à une musique qui se dégage de chaque phrase et à un thème (celui de la naissance de l'écriture) qui me rend curieuse.
Anne-Marie Garat signe ici un blason sur la Hongrie propice à l'enchantement.
Collection "Un endroit où aller" chez Actes Sud, 52p, 9€ (février 2009)
August Brill a emménagé chez sa fille après son accident de voiture qui lui a enlevé l'usage d'une de ses jambes. Miriam est ravie d'avoir son père à la maison car elle n'a plus l'impression d'être seule. Voici 5 ans qu'elle a divorcé, mais la blessure est encore ouverte. Une troisième personne vient compléter ce duo. C'est la fille de Miriam, Katya. Auprès de sa mère et son grand-père, elle tente de surmonter la mort de son petit ami. Sur ses épaules pèse le poids de la culpabilité car elle pense que c'est à cause d'elle s'il est mort en Irak.
Ces âmes en peine se remontent le moral chacune leur tour. La journée, August et Katya regardent des films cultes, et la nuit, seul dans le noir, August Brill s'invente des histoires.
La dernière en date est assez troublante : August imagine un homme catapulté dans un univers parallèle où le 11 septembre n'aurait pas eu lieu. Le conflit entre l'Irak et les Etats-Unis n'a donc jamais commencé, en revanche, dans cet univers, une guerre civile entre les différents états a éclaté.
Cet homme catapulté dans cet univers parallèle ne comprend pas vraiment ce qu'il doit faire : il sait juste qu'il s'est endormi chez lui dans son lit et réveillé dans un trou. La surprise est de taille quand, une fois sorti du trou, on lui dit qu'il doit tuer quelqu'un pour sauver le monde.
Encore une fois, Auster a concocté une histoire mêlant habilement le réel et le fictif et fixe ainsi les limites de la réalité. Ne devient-on pas un personnage à partir du moment où l'on commence à écrire sa biographie ? Effectivement, quand un auteur commence à écrire son histoire, il n'est plus une personne, mais bien un personnage. Écrire sur soi reviendrait alors à se transformer en être de papier.
Mais à ce moment-là, la réciproque serait possible : un personnage pourrait a contrario faire le chemin inverse en s'extirpant des pages de l'intrigue pour devenir réel. La frontière entre la réalité et la fiction serait alors bien plus mince qu'on le croit.
Paul Auster a eu l'idée d'inventer ce monde parallèle après l'élection de Bush :
"- Lors de l'élection de 2000, Gore a gagné et Bush a perdu. Or
par des manipulations juridico-politiques, les Républicains ont volé la
victoire. Ce coup d'Etat m'a donné l'impression de vivre dans un monde
parallèle, parallèle à la vérité. Ou peut-être la vérité, c'était que
cette guerre n'existait pas, que les attentats du World Trade Center n'avaient jamais eu lieu... ?"
August Brill serait donc un double d'Auster : le premier se raconte des histoires pour ne pas penser à sa femme disparue, à cet accident qui le cloue au lit ; le second écrit des livres pour échapper à une réalité qui lui semble fausse.
Ce qui est étonnant dans ce livre, c'est de voir que le nœud de l'intrigue première est résolu bien avant les dernières pages. Ce nœud aurait pu servir de fil conducteur à une nouvelle à chute, mais Auster va plus loin car il n'est guère porté par la facilité. En changeant le thème principal de l'intrigue dans les dernières pages, il donne une nouvelle visée à ce roman. Nouvelle visée qui n'est pas si éloignée du thème premier tout de même.
Dans la première partie, il est question de fiction qui rejoint la réalité, dans la seconde il s'agit davantage de voir la réalité comme une fiction. Finalement ces deux mondes n'en formeraient qu'un.
A ce thème s'en ajoutent d'autres. Il est aussi question de solitude, de manquements, de souffrance dans ce livre. Ne serait-ce pas alors un roman sur la Vie, sur les questions que chaque être se pose ?
Encore une fois, j'ai aimé la complexité d'Auster.
Chez Actes Sud, 19€50, 183p
Télérama : On voit de quelle façon ce dispositif offre à Auster la possibilité de regarder son pays en face, et de faire de Seul dans le noir
une méditation politico-historique sur les Etats-Unis d'aujourd'hui et
le malaise d'une civilisation en proie à une absurde et coupable ardeur
guerrière. Tout cela est brillamment pensé et construit, mais d'une
cérébralité et d'une froideur rares, auxquelles seul échappe,
paradoxalement, dans le monologue d'August, le flux des souvenirs
intimes qu'il voulait fuir.
La couverture originale porte davantage sur le côté sombre de l'intrigue. Actes Sud a préféré un rouge vif qui nous rappellerait la violence du monde actuel.
D'autres l'ont lu et commenté : Clarabel trouve que c'est une grande et belle histoire, Cuné a été déçue par ce roman qui ne correspond pas à sa sensibilité, l'avis de Caro[line] se rapproche de celui de Cuné, en revanche Sentinelle a retrouvé l'Auster des premiers temps et Emeraude a dévoré ce roman.
Juan Cabo est sorti indemne de son accident de voiture. Seule sa mémoire lui fait défaut. Les maigres informations qu'il apprend sur lui viennent du rabat d'un de ses livres que lui tend un jour son médecin.
Il semblerait qu'il soit un auteur à succès.
Ce même médecin lui fait cadeau d'un livre vierge dans lequel il notera à gauche les faits à venir, à droite les personnes rencontrées. Son médecin espère que de cette façon l'amnésie ne gagnera pas du terrain.
Une fois rentré chez lui, il redécouvre petit à petit son univers. Sa domestique péruvienne Ninfa, son éditeur Eduardo Salmerón. A chaque rencontre, l'écrivain ouvre son calepin.
Commence alors pour lui une lente redécouverte de sa vie.
Dans sa chambre, un sac en toile cirée attire son attention. Ce sont ses affaires personnelles retrouvées dans sa voiture au moment de l'accident. A l'intérieur, il n'y a qu'un carnet. Juan Cabo l'ouvre alors pour découvrir six lignes manuscrites. Six lignes énigmatiques.
Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue. J'écris en dînant au restaurant La Floresta Invisible. Elle occupe une table solitaire en face de la mienne et j'observe son dos nu -en raison de l'échancrure prononcée de sa robe noire- et ses cheveux chatain clair relevés en chignon. Sa silhouette est
Fin du paragraphe.
Juan Cabo est bien embêté. Qui est cette femme ? Fait-elle partie d'un de ses futurs romans ou est-il vraiment tombé amoureux de cette inconnue ? Et surtout pourquoi avoir arrêté à "sa silhouette est" ?
Bientôt cette énigme devient insupportable pour notre amnésique. Il décide alors de se rendre à ce restaurant pour résoudre ce mystère.
Le restaurant a la particularité de donner à chacun de ses clients un carnet dans lequel ils pourront noter un texte en prévision d'une éventuelle publication. Juan Cabo demande alors à voir ce qu'il a écrit le soir même de son accident. Mais ce qu'il découvre l'étonne et le froisse. Ce n'est que la description d'un ours. Juan Cabo tombe de haut. Pourquoi donc aurait-il décrit avec amour un ours ? Il décide alors de demander au serveur s'il se souvient de cette fameuse soirée.
Juan Cabo ne le sait pas encore, mais ce qu'il s'apprête à vivre dépasse largement les fictions qu'il écrit ...
C'est le deuxième livre que je lis de Somoza. De La Caverne des idées, je disais que l'histoire ressemblait à une pelote de laine avec d'énormes nœuds. Eh bien, cette intrigue-ci est encore plus retorse. Je pourrais même parler de nœud gordien. Comment parler de ce livre ?
Le résumé des premiers chapitres que je viens de faire le classerait parmi le genre policier, mais ce n'est qu'un aspect du livre.
Effectivement le personnage principal est bien à la recherche d'une femme, d'une Daphné. Mais notre héros ne sait pas comment s'appelle réellement cette femme qu'il recherche. Il est déjà bien en peine de savoir ce qu'il a fait avant son accident, ce serait un comble s'il connaissait le nom d'une femme inconnue. En fait, la Daphné du titre est un lointain écho à la Daphné mythologique chantée par Ovide dans Les Métamorphoses. La nymphe, pour échapper à la fougue du dieu Apollon, a imploré son père Pénée de la sauver. Elle se métamorphosa alors en laurier. Mais quel rapport avec l'inconnue de l'histoire ? Sur la table supposée être celle de l'inconnue se trouvent des branches de laurier.
D'ailleurs ce thème de la métamorphose colle parfaitement bien au livre. Tout au long de l'intrigue, le personnage qui est écrivain ne cesse de se demander où commence la fiction.
Voici ce qu'il écrit au début du livre :
Je ne savais pas encore qu'il y en avait un, bien-sûr. Un mystère que j'allais devoir affronter. L'écrivain accepte avec effort les énigmes de la réalité : nous sommes si habitués à en inventer les arcanes que nous finissons par la confondre avec l'imagination.
Puisque les seules informations que Juan Cabo possède sur cette femme mystérieuse ne proviennent que des textes écrits par des écrivains eux aussi dans ce restaurant le jour de l'accident, fiction et réalité se mélangent.
En outre, au cours de cette quête identitaire, Juan Cabo rencontrera des personnages qui pourraient très bien sortir d'un livre : l'éditeur de Juan Cabo est un aveugle omnipotent, le détective qu'il engage pour résoudre cette énigme a pour acolyte un nain, et un des personnages féminins est une muse incarnée.
En refermant le livre ce soir, j'ai immédiatement pensé que l'idée d'un tel livre ne pouvait que sortir de la tête d'un fou. Un fou génial. Je crois que je suis définitivement conquise par les histoires farfelues et labyrinthiques de Somoza. Comme dans La Caverne des idées, le narrateur interpelle souvent le lecteur. Procédé qui -lorsqu'il est utilisé à-propos- a l'art de me plonger entièrement dans une histoire.
J'avoue m'être, à l'instar du personnage, perdue dans les méandres de cette histoire, et avoir adoré lâcher le fil d'Ariane pour suivre Juan Cabo. Finalement, la couverture du livre est très bien choisie. Les deux escaliers ne semblent pas mener au même endroit, pourtant leur point d'arrivée est le même. L'histoire de ce livre est semblable : au début, j'ai été surprise des différentes combinaisons et interrogations que soulevait l'intrigue, mais à la fin du livre j'ai compris l'enjeu de ces enchevêtrements. Bluffant !
Daphné disparue, Actes Sud, 19€, 218p, sept 2008 pour l'édition française / 2000 pour l'édition originale
Kathel a adoré se perdre elle aussi dans ce roman, Fashion n'a pas été très convaincue mais trouve que la fin excellente rattrape les différentes longueurs, Praline trouve qu'il y a du Kafka et du Borges dans ce roman, Caro[line] dit que c'est un chouette roman sur la création littéraire. Bookomaton est, elle, passée à côté de ce livre.
Les années 60.
Ernest, serveur dans un palace de Giessbach en Suisse mène une vie paisible et sans heurts. La respectueuse distance qu'il maintient envers les clients du palace fait de lui un garçon parfait. Un homme que personne ne remarque réellement, mais qui est tout de même à l'écoute des clients.
La surprise de cet homme est grande quand il reçoit une lettre de Jacob.
Trente ans qu'il n'a pas eu de ses nouvelles. Cette lettre le replonge alors dans le passé.
Nous sommes à présent en 1933, années marquées par un trouble certain. Mais le trouble d'Ernest n'a rien à voir avec les tensions politiques ou idéologiques. Son trouble à lui nait de sa rencontre avec un autre homme : Jacob.
Très vite, une relation charnelle voit le jour entre les deux hommes. Ernest est fasciné par la beauté de Jacob. Son odeur, son souffle, sa chaleur lui sont devenus indispensables. De son côté, Jacob semble un peu moins investi dans cette relation, même s'il partage les fréquentes pulsions de son compagnon.
En 1933, les mœurs n'autorisent guère ces amours homosexuelles : les deux hommes font très attention de ne pas être mis à jour. Un renvoi du palace serait vite arrivé.
Pourtant ce n'est pas la société qui éloignera les deux hommes ...
Pourquoi 30 ans après Jacob se manifeste-t-il ? Pourquoi avoir attendu autant de temps ?
Ernest a du mal à ne pas être touché par l'arrivée de cette lettre. Comme quoi, même après trente ans, une blessure peut s'ouvrir de nouveau. Surtout quand une relation a crée tant d'émois.
La lettre de Jacob a donc ouvert une brèche temporelle : le récit navigue entre présent et passé. Ernest, garçon parfait et si lisse en apparence, se révèle être un homme meurtri à jamais par la souffrance amoureuse. Grâce à un style particulièrement travaillé et riche, le lecteur vit lui aussi les mêmes tourments qu'Ernest.
Il avait le temps, il attendait. Il laissa passer deux jours puis finalement décida qu'il ouvrirait la lettre dans la nuit du samedi au dimanche. Tandis qu'il servait les clients, il laissait libre cours à son imagination. Il pensait à la lettre. En ne l'ouvrant pas, il arrêtait le temps. Il ne la lut ni le vendredi ni le samedi. Le temps qu'il avait arrêté et que recelait l'enveloppe brûlait sa poitrine à travers sa chemise amidonnée, il la garda sur lui deux jours durant, la nuit il la posait à côté de son lit et s'endormait en la contemplant. C'était un plaisir excitant. Il arrêtait le temps en n'ouvrant pas la lettre, pas encore, il attendait, il tentait d'imaginer ce qu'elle contenait.
Le style du livre est à l'image d'Ernest. En apparence très lisse et froid, il contient certaines pages surprenantes.
Dès les premières pages, j'ai été charmée par la musicalité des phrases essentiellement descriptives et introspectives. Ernest prend son temps, les phrases aussi.
Puis, sans qu'on s'y attende, le style se pare d'une certaine sensualité. Même si cette histoire date de trente ans, elle semble avoir eu lieu la veille.
Ce roman raconte donc une histoire d'amour entre deux hommes, mais il tend à l'universel car il montre que la souffrance amoureuse est la même, qu'elle soit née d'un couple hétérosexuel ou homosexuel.
Malgré ces phrases justes qui miment tantôt l'élégance dont sait faire preuve Ernest, tantôt sa frénésie envers Jacob, j'ai eu du mal à me plonger dans ce roman. Est-ce à cause de l'introspection ? De la distance créée par le narrateur ? Je ne sais pas exactement. En somme, je ne vois aucun défaut à ce roman, mais je ne peux pas non plus dire que j'ai été transportée par cette lecture.
Le roman a reçu le prix Médicis étranger.
Ce qu'en dit la presse :
“Un garçon parfait est un bijou néoclassique aux coutures impeccables. Un superbe livre à tiroirs, gorgé de secrets et de non-dits, où la vérité finit par éclater aux toutes dernières pages.” (Alexandre Fillon, Lire)
“Un garçon parfait a la tenue frémissante d’un roman classique à la Zweig, qui dit la tragédie des êtres quand ils rencontrent l’amour.” (Delphine Descaves, Le Matricule des anges)
“Il y a dans le roman d’Alain Claude Sulzer comme l’envers d’un décor bien connu. Ce serait la vie secrète des liftiers proustiens du Grand Hôtel de Balbec, la vérité des sentiments et des corps sous les livrées impénétrables.” (Vincent Huguet, Le Magazine littéraire)
“Le roman de Sulzer contient des moments parfaits, de bonheur, de malheur, de plaisir, de solitude.” (Claire Devarrieux, Libération)
Editions Jacqueline Chambon pour Actes Sud, 237p, 18 €
Ils disent, par exemple : Apollon.
Ou : la Grande Tenue. Ou : Râ, le dieu Soleil. Ou : Notre Seigneur, dans Son infinie miséricorde. Ils disent toutes sortes de choses, racontent toutes sortes d'histoires, inventent toutes sortes de chimères. C'est ainsi que nous, humains, voyons le monde : en l'interprétant, c'est-à-dire en l'inventant, car nous sommes fragiles, nettement plus fragiles que les autres grands primates. Notre imagination supplée à notre fragilité.
Sans elle - sans l'imagination qui confère au réel un Sens qu'il ne possède pas en lui-même - nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures.
Dans cet essai, Nancy Huston revient sur cette espèce fabulatrice qu'est l'être humain. Lui seul est capable d'inventer des histoires, des fabulae.
L'idée de ce livre lui est venue lorsqu'une détenue de Fleury-Mérogis lui a demandé à quoi servaient les histoires puisque la réalité était autrement plus incroyable.
Dans le chapitre "Moi, fiction", Nancy Huston revient sur notre identité.
Même notre prénom est une fiction car avant de porter notre prénom, d'autres l'ont déjà porté, ils ont déjà crée une histoire autour de lui. Un peu comme la Jeanne de La Grammaire est une chanson douce qui se compare à Jeanne d'Arc. Ainsi le réel humain, ce qui nous caractérise le plus, est déjà une fiction.
Notre cerveau lui aussi participe à cette mascarade. Effectivement, n'invente-t-il pas lui des histoires ? Oui, le rêve est une fabulation.
La société (surtout ces hommes que Nancy Huston appellent "les primtifs") tend aussi à se créer des histoires, .
Que font des paysans berrichons quand leurs bêtes tombent malades, que font les habitants de Soweto quand un des leurs est atteint du sida ? Ils interprètent ces événements comme des attaques magiques. Qui m'a jeté un sort ? Comment défaire ce sort ?
Il en va de même pour les récits historiques. Il devient fictif dans la mesure où il ne raconte qu'une partie de l'Histoire. A chacun d'interpréter SA version des faits. Voilà pourquoi une majorité d'Américains ont pris pour argent comptant la faribole du président Bush selon laquelle l'Irak était responsable des attaques du 11 septembre.
Un peu plus loin dans l'essai, Huston parle du roman Mister Pip (que j'ai lu il y a quelques mois) Dans cette histoire, la jeune narratrice revient sur le pouvoir des histoires, comment elles peuvent nous aider à vivre.
Les personnages de roman (...) nous fournissent des modèles et des anti-modèles de comportement. Ils nous donnent la distance précieuse par rapport aux êtres qui nous entourent et -plus important encore- par rapport à nous-mêmes. Ils nous aident à comprendre que nos vies sont des fictions et que du coup, nous avons le pouvoir d'y intervenir, d'en modifier le cours.
Voilà pourquoi les systèmes totalitaires brûlent les récits ou les bannissent.
L'essai se termine sur un avertissement. Les auteurs contemporains ont bien du mal à créer des fictions. Au contraire, l'auto-fiction devient la forme la plus courante des publications. On exige que dans les produits culturels, tout soit vrai. N'est-ce pas là la preuve d'un appauvrissement ?
A l'art romanesque de nous offrir un prisme de la réalité, sans se confondre avec elle. De cette façon, le lecteur pourra chercher sa réalité dans la fiction et non retrouver sa réalité dans une auto-fiction.
Lorsque j'ai lu cet essai, je me suis retrouvée. Combien d'histoires, de fictions ai-je lues ? Combien sont-elles à peupler mon imaginaire ? Celle que je suis n'est-elle pas le résultat de mes lectures ? Quand j'écris, ne suis-je pas animée par mes précédentes lectures ?
Voici un essai que j'ai aimé. De temps à autre, il est tout de même bon de se pencher sur la question de la littérature. Lire un essai permet à l'esprit de se nettoyer de toutes les histoires déjà lues et de pouvoir ainsi retrouver avec plus d'envie les nombreuses histoires que contiennent les romans.
Ed. Actes Sud, 192p, 18 €
Radio Canada a écrit un article sur cet essai.
Sur ce blog, une étudiante en lettres modernes conseille de délaisser cet essai afin de mieux se tourner vers Lignes de faille du même auteur.
D'ailleurs à ce propos, je n'ai lu aucun roman de Nancy Huston, lequel me conseilleriez-vous ?