Quand le récit commence, le lecteur tombe nez à nez avec un personnage détruit physiquement : mes quatre dents de devant ont disparu, j'ai un trou dans la joue, mon nez est cassé, mes yeux sont gonflés et à moitié fermés.
Si je ne connaissais pas l'histoire de cet homme pour l'avoir lue sur les autres blogs de la chaîne des livres, j'aurais pensé que ce personnage rentrait d'une guerre ... dans mon esprit, il a un peu la tête des "gueules cassées" de la grande guerre. Mais ce n'est pas la guerre qui l'a mis dans cet état. Non. Cet homme est un toxicomane et alcoolique, et s'il est dans cet état, c'est suite à un énième trou noir.
Arrivé à ce stade, il a deux solutions : mourir ou réagir. Il choisit alors à 23 ans la seconde solution et il entre dans un centre de désintoxication.
Au cours des 600 pages, le lecteur lira alors la description des différents états du personnage. Rien n'est épargné : vomi, sang, douleur, torture mentale.
Tout le récit est fait de façon quasi chirurgicale : nulle place à la compassion ici.
Les phrases sont à l'image de ce que le personnage incarne : décharnées et sans vie. Ainsi, ce sont le plus souvent des phrases courtes, voire nominales, et la disposition des phrases suit la brièveté. Ainsi le mouvement de l'œil du lecteur ne peut être linéaire, il est lui aussi bousculé dans ses habitudes.
Ce n'est donc pas un livre qu'on lit le soir pour faire de jolis rêves, ce serait davantage un livre-témoignage sur les conséquences de la toxicomanie. Au début du récit, le personnage dit s'appeler "James Frey". La piste du témoignage est donc plus que confirmée. Lorsque ce livre a été publié, il ne faisait donc aucun doute qu'il appartenait au genre biographique. Ainsi de nombreuses personnes qui souhaitaient sortir du cercle vicieux de la drogue et de l'alcoolisme ont pris ce livre pour guide spirituel.
Jusqu'à ce que la polémique éclate.
En 2006, un site "The Smoking gun" a démontré que certains faits du livre étaient non avérés. A cela, James Frey a répondu qu'effectivemment ce livre comportait des faits inventés (comme l'arrachage des dents sans anesthésie, un passage vraiment très dur.) Depuis cette affaire, le roman est publié avec une note mettant en garde le lecteur.
Même si je regrette que l'auteur ait vendu ce livre sans mentionner que certains faits étaient faux (c'est l'aspect mercantile qui me gêne énormément), la base de l'histoire est réelle. La portée du récit ne se trouve que très peu changée. (On touche même là aux limites de l'autobiographie. Et Rousseau le premier a "enjolivé" certains passages de sa vie pour les besoins de ses Confessions.)
Néanmoins, je ne peux m'empêcher de penser à ces alcooliques ou drogués qui se sont servis de ce récit comme d'un guide, car le message du livre est clair : c'est seulement grâce à sa force de conviction que James Frey s'en est sorti. Il réfute alors les 12 étapes des AA par exemple, 12 étapes essentiellement basées sur l'esprit de rédemption. Si lui s'en est sorti grâce à la force de son caractère, je ne suis pas certaine qu'il en ait été de même pour ceux qui se sont sentis trahis par l'auteur en 2006.
Certains diront que ce n'est qu'un point de détail, que la valeur du livre reste la même. Pour moi, cela change complètement la portée et l'impact de cette œuvre.
Quand j'ai commencé à lire ce roman, les autres maillons de la chaîne avaient trouvé cette lecture vraiment éprouvante, mais essentielle pour sa valeur de témoignage. Je savais donc que j'allais lire un récit éprouvant. Et puisque c'est une autobiographie fictive, j'ai regardé le livre différemment : ce n'était plus seulement un témoignage que je lisais.
Pour ce qui est de cet aspect dérangeant de l'histoire et du style particulier, j'ai pensé à Voyage au bout de la nuit de Céline, mais je n'ai pu m'empêcher de n'y voir qu'une pâle copie. Un peu comme si l'auteur plaquait des phrases courtes pour augmenter l'impact de son histoire. Paradoxalement, je n'ai pas vu quelqu'un qui écrivait avec ses tripes. Mais ce n'est que mon avis ...
Aussi, après avoir pris connaissance de la polémique autour du livre, après avoir eu la nausée lors de certains passages, je me suis rapidement lassée du style de l'auteur. C'est donc avec regret que j'ai refermé mon premier livre de la chaîne avant la fin.
De cette histoire, dans quelques mois, j'aurai sûrement un goût d'imposture dans la bouche.
Ed. 10/18, 602 pages, 12 €
Les autres maillons de la chaîne : Yoshi, Armande (qui ne l'a pas fini), Keisha a tenu jusqu'à la fin, Pascale, Chimère ne l'a pas fini non plus.
Désolée, Levraoueg, mais je n'ai pu que lire en diagonale à partir de la 100ème page environ. Lire cette souffrance n'est déjà pas une sinécure, mais si elle est réelle, je peux me faire une raison. Mais si en plus, l'auteur a volontairement menti sur le genre de son œuvre, ça coince chez moi car du coup je ne peux m'empêcher de me sentir trahie.
Mon père avait une tête à arrêter les pendules. Je ne veux pas dire par là qu'il était laid ; c'était l'expression employée par les ChronoGardes pour décrire quelqu'un qui avait le pouvoir de ralentir le débit du temps.
Ces premières phrases complètement déjantées sont à l'image de ce roman.
Par où commencer ? J'ai bien peur de m'emmêler la pelote avec ce récit ...
Tout d'abord, nous ne sommes pas dans un millénaire différent du nôtre, c'est juste que la réalité n'est pas la même que la nôtre. Mais quelle réalité !
Thursday, notre héroïne au nom étrange, est un détective à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales, un agent échelon I à OS-27, depuis qu'elle est revenue de la guerre de Crimée qui fait rage depuis plus d'un siècle. Elle partage son appartement avec un dodo régénéré qui porte le nom de Pickwick. De temps en temps, son père vient lui rendre visite et lui pose des questions farfelues du genre "Churchill a-t-il existé ?". Il faut dire qu'il voyage dans le temps, avec toutes les complications que ça implique. Demandez à Marty Mac Fly à l'occasion. Le reste de sa famille semble assez commun si on met de côté son oncle, un peu Géo-Trouve-Tout dans l'âme.
La vie de Thursday est assez calme car la vie d'un agent de rang 27 n'a rien de prestigieux. Elle mène son petit bout de chemin, mais le vol du manuscrit original de Chuzzlewit de Dickens va bouleverser cette petite vie ...
Dès les premières pages du roman, j'ai su que cette histoire allait me plaire. L'univers dans lequel évoluent les personnages pourrait être le nôtre, hormis les loups-garous, les clonages et deux ou trois autres broutilles comme les distorsions temporelles, et pour toutes ces raisons il m'a fait penser à l'univers de Vian dans L'écume des jours. Aussi, je ne peux que m'incliner devant l'imagination de l'auteur.
C'est aussi un récit qui se frotte avec délectation à plusieurs genres : enquête policière, science-fiction avec une pointe de merveilleux, sans oublier l'humour présent dans certains jeux de mots ou situations. Le tout s'imbrique sans que les différents genres se piétinent entre eux ! Du grand art ! Ajoutons à cela une épigraphe qui donne le la du chapitre tout en étant à elle seule un autre récit, puisque celle-ci est toujours extraite d'un écrit postérieur au roman. Une petite digression qui pourrait s'apparenter à un méta-récit qui permet d'en savoir plus sur les personnages sans que cela influe sur le récit principal.
Quant à la trame narrative, elle est sans temps mort, ce qui permet d'avaler les 400 pages sans s'en rendre compte. Thursday a tout de la trentenaire active et moderne et ce personnage féminin ajoute une certaine fraîcheur qui ne m' a pas déplu.
Au détour de certaines pages, l'imagination de l'auteur étonne : il faut être complètement insensé pour inventer un portail de la prose ou encore des vers correcteurs (savourez le jeu de mots) ! Et que dire de cet extrait où Thursday vient de raconter qu'elle a pu faire une excursion dans Jane Eyre et surtout de faire la connaissance de Rochester alors qu'elle n'avait pas encore douze ans ?
Depuis, j'avais eu d'autres occasions de visiter le musée, mais la magie n'opérait plus. Mon esprit s'était fermé beaucoup trop quand j'ai eu douze ans - j'étais déjà une petite femme. J'en parlais juste à mon oncle qui hocha gravement la tête et me crut sans restriction. Je ne le dis à personne d'autre.
Peut-être allez-vous me demander pourquoi "Jane Eyre" ? Eh bien, ne vous attendez pas à trouver ce nom dès le premier chapitre puisque cette affaire n'apparaît qu'à la 300ème page ! Mais entre temps, votre esprit aura eu le temps de se frotter à d'autres œuvres littéraires. Oui, j'ai oublié de vous dire qu'on parlait pas mal littérature dans ce livre ...
De nombreuses trouvailles jalonnent donc ce roman, et d'après moi il est difficile de rendre compte dans un billet de la richesse de cette narration.
Je compte lire les autres tomes, forcément ! Me voici une mordue de Jasper Fforde !
Ed. 10/18, 410 pages, 9€
Quant à la blogobulle, est-elle mordue, elle aussi ? Fashion écrit que c'est un roman riche et bourré de références littéraires, pour Alfie ce fut un bon moment de détente, Karine :) veut adopter un dodo (oui, mais quelle version ?), en revanche Lou a été déçue.
Je remercie Stéphie qui m'avait prêté son exemplaire il y a pfiuuu pas mal de temps. D'ailleurs je lui avais rendu, honteuse de garder un de ses livres en rétention. Un énooorme merci pour cette découverte ! ![]()
Voilà, ça y est, j'ai fait le grand saut.
J'ai enfin lu mon premier long roman d'Austen (Lady Susan n'étant qu'une mise en bouche).
J'ai bien failli ne jamais ouvrir un de ses livres ... après mon billet en demi-teinte sur le film de Joe Wright, j'avais d'Austen une image un peu faussée.
La charpente de l'histoire reste la même que dans le film ...
Mrs Bennet, qui ne brille pas par son intelligence, a cinq filles qu'elle veut à tout prix caser. L'ombre du cousin Collins qui héritera des biens à la mort de Mr Bennet (un entail dont tout le monde se serait bien passé) plane au-dessus de Longbourn.
Les cinq sœurs sont toutes différentes. Jane se démarque par sa beauté et sa gentillesse (elle voit toujours le bon côté des hommes), Elisabeth (Lizzy) n'est pas non plus un laideron mais c'est son caractère assez trempé et résolument moderne qui la distingue. Viennent ensuite Mary très effacée et les deux chipies Lydia et Kitty dont la simple vue d'un uniforme les fait frémir de plaisir.
La location de Netherfiled Park par la famille Bingley va être l'occasion de perturber ce petit monde ...
Il faut dire que l'arrivée de Mr Bingley au village est vue comme celle du messie par Mrs Bennet : elle voit déjà l'aînée de ses filles, Jane, mariée à ce gentleman célibataire. Et c'est vrai que très vite, une certaine osmose se dégage entre Jane et Mr Bingley. Ce dernier est vraiment une bonne pâte, ce qui ne semble pas être le cas de Mr Darcy, son fidèle ami.
Lizzy, qui n'a pas la langue dans sa poche, le voit comme un homme orgueilleux et très hautain. Et son côté ténébreux ne rattrapera pas l'ensemble. Elle préfère de loin l'officier Wickham ...
Ce résumé fait très "Feux de l'amour", mais cette œuvre d'Austen ne se réduit vraiment pas à un soap.
Il suffit de lire la première phrase pour se rendre compte de l'ironie sous-jacente du texte :
C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit avoir envie de se marier ...
Malgré tout, ce ton est manié avec subtilité : c'est au moment où le lecteur s'y attend le moins que l'ironie pointe le bout de son nez, déclenchant alors un sourire franc.
En outre la voix d'Austen se fait entendre à travers de nombreux personnages. C'est une voix assez moderne et en décalage avec ces femmes animées par un seul but : se trouver un mââri.
( A propos de Charlotte, amie de Lizzy) : Elle voyait dans le mariage la seule situation convenable pour une femme d'éducation distinguée de fortune modeste, car, s'il ne donnait pas nécessairement le bonheur, il mettait du moins à l'abri des difficultés matérielles.
Difficile de faire passer ce ton satirique dans un film. Ou alors s'il apparaît, j'avoue ne pas l'avoir détecté.
J'ai aussi apprécié que tous les personnages soient à un moment ou un autre trompés par les apparences. Bien-sûr, certains sont tellement attachés aux convenances qu'ils ne sortiront jamais de la sphère du paraître, et ceux-ci ont droit à un portrait au vitriol des plus exquis. D'autres sortent de cette sphère, grâce à l'amour principalement, et ces derniers auront la part belle dans ce roman. Néanmoins même Lizzy -qui est présentée comme la plus perspicace- est trompée plusieurs fois par l'apparence ou les préjugés. Du coup, je ne sais pas vraiment si on peut voir en elle un double d'Austen.
Ainsi, même si ce roman contient des topoï littéraires, des scènes convenues (le fameux "et leurs yeux se rencontrèrent" figure bien dans ma traduction), il serait regrettable de s'arrêter à l'intrigue romanesque de cet opus.
C'est donc avec délice que j'ai lu ce roman en une journée. Même si je connaissais l'histoire, je me suis surprise à la redécouvrir sous un nouveau jour.
Ed. 10/18, 380p, 10€ - Préface de Virginia Woolf - Note biographique de Jacques Roubaud
Je remercie Anne de m'avoir offert ce livre.
Et comme je dois être une des dernières à le lire, je vous conseille d'aller voir BOB pour lire d'autres avis.