Toi qui entres ici abandonne toute espérance (La Divine comédie, Dante)
Si jamais une citation devait représenter ce livre, ce serait celle-là.
Près d'un cimetière breton vit une famille de taiseux. Le père, le menuisier, ne parle jamais, ou si peu. Louise la mère s'occupe souvent de Jeanne. Jeanne dite la folle. Grand-mère Mélie aide la mère, elle vit chez ce couple. Et puis, dans les années 50, les plus vieux restaient encore avec leurs proches, chez eux. La maison de retraite aseptisée viendrait assez tôt.
Cette famille accueille sur le tard une petite : la narratrice. A plus de cinquante ans, voici le menuisier redevenir père pour la seconde fois. L'arrivée de cet enfant n'est pas désirée, mais c'est ainsi. Malgré la décoction d'herbes, la petite est restée bien accrochée dans le ventre de Louise. Alors, il faut faire avec.
J'étais née, porteuse de vies ombrageuses qui n'étaient pas la mienne, ignorant que tout était déjà drame autour de moi. J'étais leur soleil fragile.
Au sein de ces taiseux, la narratrice se sent proche de sa sœur Jeanne. C'est la seule qui l'attendait avec plaisir. Jeanne dit de Marie que c'est sa jumelle. Une jumelle de 19 ans d'écart.
Le voile de brume breton plane sur la vie de cette famille, et la maison elle aussi est dénuée de couleurs.
Mon univers se résumait à deux maisons, celle du Landais où la grisaille dominait malgré les couleurs de la belle saison et les lumières de Noël, et le penn-ti aux volets délavés, aux murs tout aussi gris qui s'assombrissaient quand le ciel était lourd, mais le plus souvent réfléchissait la lumière violente de l'été qui m'aveugle encore aujourd'hui.
La proximité du cimetière n'effraie pas la narratrice. Pour elle, la mort est omniprésente dans sa vie. Toujours en deuil pour quelqu'un, les photos encadrées rappellent les proches disparus. Qu'ont-ils de moins que les vivants ? Ces derniers non plus ne parlent jamais !
J'aimais les morts, je les sentais frémir, ils me voyaient comme je les voyais, mais je me heurtais douloureusement à leur silence. J'aurais voulu les entendre, ils avaient tant de choses à me dire, bien plus que les vivants. Ils me fascinaient. J'ai toujours eu la certitude qu'ils vivaient près de nous d'une autre manière.
Alors le cimetière n'est qu'un endroit comme un autre. C'est même un endroit serein où la petite aime se balader.
Le père de la narratrice n'est jamais appelé du doux nom de "papa". Pour elle, c'est le menuisier. Ils se connaissent si peu ! Comme deux êtres effarouchés qui ne peuvent se regarder en face.
En grandissant, elle s'aperçoit que cette famille de taiseux est bourrée de secrets. Il est facile d'éviter les non-dits quand on ne parle pas !
Alors, cette petite qui a bien grandi, commence à écouter le moindre murmure qui pourrait tisser l'histoire de sa famille. A la manière d'un puzzle, elle saura bien un jour quelle est cette vérité qu'il faut cacher.
Mais la route est longue. Et pour le moment, la petite se contente de bien apprendre à l'école.
Sur la couverture, il est écrit "Roman", mais c'est bien plus qu'un roman puisqu'il s'agit de l'histoire de l'auteur. De la relation qu'elle n'a jamais eue avec son père.
La part autobiographique n'est donc pas négligeable.
Devenue adulte, la voici qui met les pieds dans les pas de son père afin de comprendre l'échec de cette relation.
Histoire bouleversante que j'ai lue quasi en apnée, les sourcils froncés. Et le lecteur ne doit pas s'attendre à voir cette tension se relâcher car le point culminant de ce récit sera celui de la révélation finale.
C'est un premier roman, un premier roman exutoire que l'auteur avait besoin d'écrire pour se libérer de cette ombre paternelle. Un roman qu'elle lui dédie d'ailleurs.
Un auteur à suivre pour sa prose si ensorcelante.
Comme j'ai commencé ce billet avec une citation, je le terminerai par une autre citation. Celle qui ouvre le livre. Une citation qui fait écho en moi :
Il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente. (Camille Claudel.)
Ed. Phébus, 283 pages, 20 €
Vous avez souvent été émues en lisant cette histoire racontée de façon pudique : Sylire a trouvé des échos avec son enfance car l'environnement était le même que le sien, Aifelle dit que c'est un premier roman magistral, Cathulu parle d'atmosphère étrange et envoûtante, Cuné a employé les mots "beau et dramatique", et Chiffonnette dit que ce récit touche même à l'universel. Choco en revanche est restée plus en retrait.
Ouest-France : elle scelle un magnifique tombeau de papier au Menuisier qui fut toute sa peine, mais aussi tout son bonheur.
Comme tu le sais, je l'ai fini hier soir. Et je t'admire pour ce billet !
Hé bien je dirais la même chose que chez Choco : je ne sais pas encore donc on verra quand je le croiserai en librairie ;)
Ca fait longtemps que je bave devant ce titre...et ton billet me donne encore plus envie...je crois que je ne vais pas trop tarder à le lire!!
J'ai encore des frissons en repensant à cette histoire ! Je suis ravie que tu l'aies aimée aussi.
J'essaierai de le lire, mais suite au billet de Choco, j'irai voir ce "secret" d'abord pour pouvoir lire tranquille ensuite...
@ Stéphie :
Oh ? :-o Eh bien, merci. :))
@ Cynthia :
Voilà, c'est un livre dur, et il faut s'y préparer avant de l'ouvrir.
@ Lancellau :
Je bavais sur ce titre depuis sa sortie moi aussi. ;)
@ Aifelle :
Et je crois qu'avec le temps le récit dégage toute sa force. Quand j'étais plongée dedans, j'avais du mal à respirer ... et puis deux jours après, l'écriture de cet auteur reste là, en moi.
@ Keisha :
Ah oui ? Tu commenceras donc par la fin ? :-o
Il faut absolument que je le lise.
Il est ds ma PAL, j'ai tt plein de bons livres ds ma PAL, ça rend les choix difficiles !! ;-((
Il a l'air vraiment poignant ce livre...et puis cette relation au père.
Bravo pour ce billet ;)
Je vais le lire bientôt, j'espère que j'aimerais autant que toi !
un très beau billet oui qui va encore me pousser à la librairie ou à la bibli.
la citation de fin fait aussi écho à quelque chose que je crois reconnaître en toi, en moi aussi, cela ne m'étonne donc pas que ce livre ait pu te toucher comme je sais qu'il me touchera.
Je le croie très souvent en ce moment ce roman, je le note pour ne pas l'oublier. On verra bien ensuite.
Très joli billet Leiloona ! je le rajoute dans mes liens :)
J'ai retrouvé des souvenirs similaires aux miens mais pas du tout dans la relation avec le père. C'est plus dans le contexte de l'histoire : la région, la mentalité des gens...
C'est une histoire bouleversante.
J'ai rencontré l'auteur au Festival du livre de Carhaix. Elle écrit une sorte de suite à ce livre mais qui pourra se lire indépendamment du premier.
@ Pascale :
Les billets sont généralement bons sur ce livre. ;)
@ Canel :
Oui, je te comprends. :/
@ Mirontaine :
Ce n'est pas souvent que la littérature s'intéresse de près à la relation entre un père et sa fille. Les auteurs (femmes) portent davantage leur choix sur la mère.
@ Bladelor :
J'espère aussi ! :))
@ Lolo :
Et puis, en plus du contenu poignant, la plume est bien maîtrisée.
Quand je suis tombée sur cette citation de Claudel lors d'une expo, j'ai été vraiment sonnée.
D'ailleurs, il y a une affiche de cette expo chez moi. La sculpture qui est représentée s'appelle "L'abandon".
@ emilie :
Oui, à toi de voir en librairie ou à la bibli ! ;)
@ Choco :
Merci ! :))
@ Sylire :
D'accord. Je vais éditer mon billet du coup. ;)
Quelle atmosphère, je note.
J'ai très envie de le lire... Pffff c'est malin : j'ai déjà une PAL qui touche le plafond... mais ce que tu en dis me tente vraiment, et encore davantage par les lieux que cela évoque.
Bises de Capp
Très envie de le lire celui-ci. Tu confirmes. ;o)
Que de fleurs pour ce livre... On dirait qu'il fait l'unanimité.
Je l'ai déjà repéré! tu as écrit là un bien joli billet!
Ce que tu avais indiqué ne me dérangeait pas (je voulais juste complèter :-) )
Je le note pour le trouver à la bibliothèque.
En fais-tu un livre-voyageur ?
Bon dimanche
Le titre ne me tentait pas à première vue, mais après avoir lu ton article, j'ai très envie de découvrir ce livre.
@ Lilibook :
Si tu aimes cette atmosphère pesante, l'histoire devrait t'embarquer. :)
@ Capp' :
Je ne vois qu'une solution, faire une deuxième PAL, si la première touche le plafond. :P
@ Antigone :
Une écriture qui ne devrait pas te laisser indifférente. ;)
@ Alex :
Pas exactement, mais presque. :)
@ Mango :
Merci ! :))
@ Sylire :
C'est mieux ainsi, je trouve. :))
@ Toinette :
Je n'avais pas prévu de le faire voyager ... je vais en avoir trois sur les routes, et je commence à m'emmêler les pinceaux avec les adresses à retenir.
^^
Dès que ceux qui sont partis seront revenus, j'en ferai voyager d'autres ! :)
@ Pimprenelle :
Ah ? Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ? :)
c'est un livre que j'ai remarqué (avec plus ou moins d'indifférence) sur le programme de Phébus mais ce sont les blogs qui me l'ont fait noter. Ton très bel avis confirme mon envie de le lire. une fois de plus. Et puis cela me permettra peut-être de comprendre la relation qu'avait mon père avec le sien.
ton billet m'a emportée!! tu as su dire les mots qu'il faut, j'ai l'impression que ce livre est excellemment bien écrit, je le note! merci pour ce billet
@ La liseuse :
Ah, je ne sais pas si ça peut aider à comprendre une relation quasi muette ... mais tu verras que l'écriture emporte vraiment.
Merci à toi ! :)
@ Lael :
Merci aussi pour ce commentaire. J'espère que tu seras toi aussi emportée par cette écriture !
Entre ton billets et les commentaires des unes et des autres, on ne peut-être qu'interpellé par ce titre et le retenir.
Je crois qu'il vaut le coup d'être lu, oui ! :)
C'est un roman que j'ai prévu de lire, parce que l'histoire me touche et qu'il ressort de tous les billets que j'ai lu une note de sensibilité et de nostalgie ! Une belle lecture en perspective ...
@ Nanne :
C'est même plus qu'une note de sensibilité ... et la nostalgie, oui, il est bien présente. Un retour aux sources pour cette femme qui vit actuellement en région parisienne. :)
très joli billet, l'émotion de lecture est présente, et donne envie, je note...
Tiens moi au sourant qès que tu le fais voyager.
Merci d'avance
@ Sylvie :
Je te remercie. Si j'ai réussi à faire passer cette émotion, j'ai réussi mon billet ! :)
@ Toinette :
Ok ! :))